Discours prononcé par Anouar el-Sadate devant la Knesset
le 20 novembre 1977
Il y a vingt-cinq ans ce magnifique discours laissait
augurer un avenir de paix possible dans cette région. Chacun d’entre
nous y a cru. Depuis, Sadate a été assassiné, Rabin
a été assassiné, et la paix? A la relecture de ce
discours on mesure la distance entre l’espoir d’alors et le désespoir
d’aujourd’hui.
Ein brera, on n’a pas le choix, dit-on en hébreu,
il faut toujours espérer.
Paix à tous sur la terre arabe, en Israël et partout dans
ce vaste monde, un monde tourmenté par ses conflits sanglants, foisonnant
de contradictions aiguës, menacé périodiquement par
des guerres dévastatrices menées par l’homme pour détruire
l’homme, son compagnon. A la fin de ces affrontements, parmi les ruines
de ce qui avait été édifié et parmi les restes
des victimes humaines, il ne peut y avoir ni vainqueur ni vaincu. L’éternel
vaincu est l’homme, la suprême création de Dieu — l’être
humain créé par Dieu, comme l’a dit Gandhi, l’apôtre
de la paix, « pour marcher sur ses pieds, construire la vie et adorer
Dieu ».
Je suis venu à vous aujourd’hui sur deux pieds assurés,
afin que nous puissions construire une vie nouvelle, afin que nous puissions
établir la paix pour nous tous sur cette terre, la terre de Dieu
— nous tous, musulmans, chrétiens et juifs, de la même façon
— et afin que nous puissions adorer Dieu, un dieu dont les enseignements
et les commandements sont l’amour, la rectitude, la pureté et la
paix.
Je peux trouver une excuse à quiconque à accueilli ma
décision avec surprise et saisissement quand je l’ai annoncée
au monde entier. Certains ont imaginé que la décision n’était
rien de plus qu’une manœuvre verbale destinée à l’opinion
publique mondiale. D’autres y ont vu une tactique visant à camoufler
mon intention de déclencher une nouvelle guerre. Un de mes adjoints
dans les services de la présidence m’a appelé à une
heure tardive, après mon retour du Conseil du peuple, pour me demander
avec anxiété : « Et que feriez-vous, Monsieur le Président,
si Israël vous lançait effectivement une invitation ? »
J’ai répondu calmement : « Je l’accepterais sur-le-champ.
» J’ai déclaré que j’irai jusqu’au bout de la Terre,
que j’irai en Israël, parce que je veux exposer tous les faits devant
le peuple d’Israël.
Personne n’imaginait que le chef d’Etat du plus grand pays arabe, sur
les épaules de qui reposent la plus grande partie du fardeau et
la responsabilité principale dans le problème de la guerre
et de la paix au Proche-Orient, pourrait se déclarer disposé
à aller sur la terre de l’adversaire alors que nous étions
encore dans un état de guerre et que nous souffrons toujours des
effets de quatre guerres en trente ans. [...]
Après y avoir mûrement réfléchi, je suis
arrivé à la conviction que ma responsabilité devant
Dieu et devant le peuple exigeait que j’aille jusqu’au bout de la Terre,
que j’aille même à Jérusalem pour m’adresser aux membres
de la Knesset, représentants du peuple israélien, afin de
leur exposer tous les faits qui me sont présents à l’esprit.
Je vous laisserai décider par vous-mêmes, et que la volonté
de Dieu soit faite. [...]
Parlons franchement, en utilisant des mots directs et des idées
claires sans quelque déformation que ce soit. [...] Le premier fait
est qu’il ne peut y avoir de bonheur pour quiconque au prix du malheur
d’autrui.
Le deuxième fait est que je n’ai jamais parlé et ne parlerai
jamais un double langage : j’ai une seule politique, j’ai un seul visage.
Le troisième fait est que la confrontation directe, la ligne
droite est la meilleure méthode, la plus fructueuse, pour atteindre
un objectif clair.
Le quatrième fait est que l’appel à une paix permanente
et juste, fondée sur le respect des résolutions des Nations
Unies, est aujourd’hui devenu une expression non équivoque de la
volonté internationale, que ce soit dans les capitales officielles
ou au niveau de l’opinion publique mondiale — qui influe sur l’élaboration
de la politique et sur la prise des décisions.
Le cinquième fait — peut-être le plus important — est
que, dans la recherche d’une paix permanente et juste, la nation arabe
ne part pas d’une position de faiblesse ou d’hésitation. Au contraire,
elle bénéficie des atouts de la force et de la stabilité.
Dans ces conditions, sa politique découle d’un désir authentique
de paix, fondé sur la compréhension du fait que, pour éviter
une véritable catastrophe — pour nous, pour vous et pour le monde
entier — il n’y a pas d’alternative à l’établissement d’une
paix permanente et juste, insensible aux vents dus aux doutes ou aux arrière-pensées.
Sur la base de ces faits, j’ai aussi l’honneur d’adresser en toute
franchise une mise en garde contre certaines idées qui pourraient
vous venir à l’esprit.
Premièrement : je ne suis pas venu chez vous pour conclure un
accord séparé entre l’Egypte et Israël. Le problème
n’est pas entre l’Egypte et Israël, et une paix séparée
entre l’Egypte et Israël, ou entre un quelconque des Etats de la confrontation
et Israël, n’apporterait pas une paix juste à la région
tout entière. De plus, si la paix était établie entre
tous les Etats de la confrontation et Israël, sans qu’intervienne
une juste solution du problème palestinien, cela ne conduirait jamais
à la paix permanente et juste sur laquelle le monde entier insiste
aujourd’hui. Deuxièmement : je ne suis pas venu chez vous pour rechercher
une paix partielle qui consisterait à mettre fin à l’état
de belligérance à cette étape et repousser à
une étape ultérieure le règlement de l’ensemble du
problème. Cela n’est pas la solution de fond qui conduirait à
une paix permanente.
En conséquence, je ne suis pas venu chez vous pour conclure
un troisième accord de dégagement dans le Sinaï, ou
dans le Sinaï et les hauteurs du Golan et sur la rive occidentale
du Jourdain. Cela signifierait que nous reporterions la mise à feu
de la fusée à une date ultérieure. Cela signifierait
que nous n’aurions pas le courage de faire face à la paix, que nous
serions trop faibles pour porter le poids et la responsabilité d’une
paix permanente et juste.
Je suis venu chez vous pour qu’ensemble nous puissions construire une
paix permanente et juste et éviter que soit versée une seule
goutte de sang d’un seul Arabe ou d’un seul Israélien. [...]
Pourquoi laisserions-nous aux générations futures un
héritage de sang et de mort, des orphelins, des veuves, des familles
brisées et les gémissements des victimes ? Pourquoi n’imitons-nous
pas la sagesse de notre Créateur, telle qu’elle est exprimée
dans les sentences de Salomon : « La trahison est dans le cœur
de ceux qui pensent au mal. Pour ceux qui recommandent la paix, la joie
est leur partage. Un morceau de pain sec avec la paix est meilleur qu’une
maison pleine de vivres mais avec des querelles. » [...]
Je vous dis, en vérité, que la paix ne sera réelle
que si elle est fondée sur la justice et non sur l’occupation des
terres d’autrui. Il n’est pas admissible que vous demandiez pour vous-mêmes
ce que vous refusez aux autres. Franchement, dans l’esprit qui m’a poussé
à venir aujourd’hui chez vous, je vous dis : vous devez abandonner
une fois pour toutes vos rêves de conquêtes. Vous devez abandonner
aussi la croyance que la force est la meilleure façon de traiter
avec les Arabes. Vous devez comprendre les leçons de l’affrontement
entre vous et nous. L’expansion ne vous apportera aucun bénéfice.
Pour parler clairement, notre terre n’est pas objet de compromis ou
de marchandage. Notre sol national est, pour nous, aussi sacré que
la vallée dans laquelle Dieu a parlé à Moïse.
Aucun d’entre nous n’a le droit et aucun d’entre nous n’acceptera de céder
un pouce de ce sol. Aucun d’entre nous n’acceptera le principe d’un marchandage
ou d’un compromis sur ce point. [...]
Qu’est-ce que la paix pour Israël ? Vivre dans la région
avec ses voisins arabes en sûreté et en sécurité.
A cela, je dis oui. Vivre à l’intérieur de ses frontières,
à l’abri de toute agression. A cela je dis oui. Obtenir toutes sortes
de garanties qui sauvegarderaient ces deux points. A cette demande, je
dis oui. [...]
Il y a de la terre arabe qu’Israël a occupée et qu’il continue
à occuper par la force des armes. Nous insistons sur un retrait
complet de ce territoire arabe, y compris Jérusalem arabe. Jérusalem
où je suis venu comme dans une cité de paix, la cité
qui a été et qui sera toujours l’incarnation vivante de la
coexistence entre les fidèles des trois religions. Il est inacceptable
que quiconque puisse penser à la position spéciale de Jérusalem
en termes d’annexion ou d’expansion. Jérusalem doit être une
ville libre, ouverte à tous les fidèles. Plus important que
tout cela, la ville ne doit pas être coupée de ceux qui s’y
sont rendus durant des siècles.
Plutôt que de réveiller des haines du type des croisades,
nous devrions ressusciter l’esprit d’Omar el-Khattab et de Saladin, l’esprit
de tolérance et de respect du droit. [...]
A chaque homme, à chaque femme et à chaque enfant d’Israël
je dis : Encouragez vos dirigeants à lutter pour la paix. Faisons
en sorte que tous les efforts soient canalisés vers la construction
d’un édifice de paix, plutôt que vers celle de forteresses
et des abris protégés par des fusées.
Présentons au monde entier l’image de l’homme nouveau de cette
région de façon que nous puissions offrir un exemple pour
l’homme contemporain, un homme de paix. Soyez des héros pour vos
fils. Dites-leur que nous sommes prêts à un nouveau départ,
au début d’une vie nouvelle d’amour, de justice, de liberté
et de paix.
Vous mères qui pleurez, vous, femmes qui avez perdu votre mari,
vous, qui avez perdu un frère ou un père, remplissez vos
cœurs des espérances de la paix, faites que l’espoir devienne une
réalité qui vive et s’épanouisse ; faites de l’espoir
un code de conduite, car la volonté des peuples est issue de la
volonté de Dieu. [...] Je suis venu ici pour transmettre un message.
Et, Dieu m’en est témoin, j’ai transmis le message.
Je répète, avec Zacharie : « Amour, droit et paix.
» Du Coran sacré, je tire le verset suivant: «
Nous croyons en Dieu, en ce qui nous a été révélé
et en ce qui a été révélé à Abraham,
à Ismaël, à Isaac, à Jacob et aux tribus et dans
les Livres donnés à Moïse, à Jésus et
au Prophète par le Seigneur. Nous ne faisons aucune distinction
entre eux et nous nous soumettons à la volonté de Dieu. »
Que la paix soit avec vous !