Discours du président tunisien Bourguiba prononcé le 3 mars 1965
à Jéricho

Je ressens en ce moment un double sentiment d’émotion et de fierté.
Ému, je le suis lorsque je pense à l’ampleur du désastre que nous avons
subi en Palestine il y a dix-sept ans. Mais en même temps,
l’enthousiasme qui vous anime, la volonté farouche que je lis sur vos
visages, la détermination à reconquérir vos droits, tout cela me
réconforte et consolide mon optimisme.
Vous savez sans doute que le peuple tunisien alors qu’il menait
encore une lutte âpre contre la forme la plus abjecte du colonialisme, a
tenu à apporter sa contribution dans la guerre de Palestine. De tous
les coins de Tunisie, jeunes et vieux sont accourus ici pour prendre
effectivement part à la 1utte dont l’enjeu était d’assurer l’intégrité
d’une terre arabe et musulmane qu’ils considéraient comme leur seconde
patrie. Le peuple tunisien a pu, au bout de vingt-cinq ans de lutte,
fonder un État solide et moderne sur une terre d’Islam débarrassée de
toute co-souveraineté et de toute forme de domination politique ou
militaire.
Mais nous pensons en Tunisie que notre action ne se circonscrit pas à
l’intérieur de nos frontières, La Tunisie qui a combattu le
colonialisme est consciente du rôle qu’elle doit assumer dans la
libération de chaque pouce de la nation arabe demeuré encore sous
l’emprise de l’étranger. J’avais déjà proclamé à la première Conférence
au sommet arabe, que la Tunisie était décidée à mettre à la disposition
de la cause palestinienne toutes ses potentialités. Je le proclame à
nouveau aujourd’hui. Il est toutefois un point sur lequel je voudrais
attirer votre attention : vous êtes les titulaires d’un droit
violé ; à ce titre vous vous devez d’être à la première ligne du
front ouvert pour la reconquête de la Palestine. Il est de mon devoir de
vous entretenir en toute franchise d’un certain nombre de vérités que
vous devez avoir présentes à 1’esprit : D’abord votre rôle dans la
lutte est primordial. C’est ce que vous ne devez jamais perdre de vue.
D’autre part, je voudrais dire, en ce moment où je m’adresse à tous les
arabes partout où ils se trouvent que mon expérience personnelle, issue
d’une dure et longue lutte, m’a appris que l’enthousiasme et les
manifestations de patriotisme, ne suffisent point pour remporter la
victoire. C’est une condition nécessaire. Mais elle n’est pas
suffisante. En même temps que l’esprit de sacrifice et de mépris de la
mort, il faut un commandement lucide une tête pensante qui sache
organiser la lutte, voir loin, et prévoir l’avenir. Or, la 1utte
rationnellement conçue implique une connaissance précise de la mentalité
de l’adversaire, une appréciation objective du rapport des forces afin
d’éviter l’aventure et les risques inutiles qui aggraveraient notre
situation.
Il faut donc nous armer de lucidité, élaborer soigneusement nos plans
et créer toutes les conditions de succès. Il faut préparer les hommes
et les doter de moyens. Il faut aussi renforcer notre potentiel de lutte
par l’appui de l’opinion internationale. Éviter toute précipitation
dictée par la passion, agir avec discernement, en vue d’arriver au but,
voilà l’essentiel.
Si toutes ces conditions sont réunies, alors notre cause triomphera,
d’autant plus sûrement que le Droit est de notre côté. C’est aux
responsables qu’il revient de réunir les atouts du succès. Ces atouts
nous manquaient lorsque nous avions, il y a quelques années, engagé la
bataille, cette fois-ci, c’est sans répit qu’il faut travailler pour les
réunir. Nous devons profiter des expériences passées et nous imposer un
grand effort de réflexion. Déjà nous sommes sur la bonne voie ;
mais la voie est longue. Pour aboutir au but, notre action exige
loyauté, sérieux et courage moral.
Il est extrêmement facile de se livrer à des proclamations enflammées
et grandiloquentes. Mais il est autrement difficile d’agir avec méthode
et sérieux. S’il apparaît que nos forces ne sont pas suffisantes pour
anéantir l’ennemi ou le bouter hors de nos terres, nous n’avons aucun
intérêt à l’ignorer, ou à le cacher. Il faut le proclamer haut. Force
nous est alors de recourir, en même temps que se poursuit la lutte, aux
moyens qui nous permettent de renforcer notre potentiel et de nous
rapprocher de notre objectif par étapes successives. La guerre est faite
de ruse et de finesse. L’art de la guerre s’appuie sur 1’intelligence,
il implique une stratégie, la mise en œuvre d’un processus
méticuleusement réglé.
Peu importe que la voie menant à l’objectif soit directe ou
tortueuse. Le responsable de la bataille doit s’assurer du meilleur
itinéraire conduisant au but. Parfois, l’exigence de la lutte impose
contours et détours.
Il est vrai que l’esprit s’accommode plus aisément de la ligne droite.
Mais lorsque le leader s’aperçoit que cette ligne ne mène pas au but,
il doit prendre un détour. Les militants à courte vue pourraient penser
qu’il a abandonné la poursuite de 1’objectif. Il lui revient alors de
leur expliquer que ce détour est destiné à éviter l’obstacle que ses
moyens réduits ne pouvaient lui permettre d’aborder de front. Une fois
l’obstacle contourné, la marche reprend sur la grande route qui mène à
la victoire.
Plus d’un leader arabe s’est trouvé dans l’impossibilité d’agir de
cette manière. Pourtant, notre défaite et l’arrêt de nos troupes aux
frontières de la Palestine prouvent la déficience de notre commandement.
L’impuissance des armées à arracher la victoire malgré l’enthousiasme
des combattants était due à ce que les conditions de succès n’étaient
pas réunies.
Aujourd’hui, les chefs d’état travaillent sérieusement à mettre en
place un commandement qui soit au niveau de ses responsabilités. Mais
cela ne saurait suffire. Il est nécessaire que les peuples se gardent
de gêner, par des débordements passionnels, l’action des dirigeants. Il
ne faut pas que leur attachement obstiné à une certaine ligne de
conduite mette les responsables politiques en difficulté pour
l’exécution de leurs plans. Il ne faut pas qu’on accuse de défaitisme ou
de compromission tel au tel leader arabe parce qu’il a proposé des
solutions partielles ou provisoires si celles-ci représentent des étapes
nécessaires sur la voie de l’objectif.
Mais, pour que le peuple ne gêne pas ou ne tasse pas échec à
l’exécution des plans arrêtés, il est nécessaire— comme c’est le cas en
Tunisie—qu’il ait confiance en ses dirigeants. Disposant ainsi de leur
liberté d’action, ceux-ci sont en mesure d’avancer plus sûrement vers
l’objectif. Il m’est souvent arrivé de me trouver dans l’obligation pour
être maître de certaines situations, de
recourir à la « politique des étapes ».
Lorsque certains militants faisaient preuve de réticences, je
m’efforçais de les convaincre que ma méthode ne pouvait déboucher que
sur la victoire, surtout lorsqu’ apparaissaient chez l’adversaire des
signes de faiblesse. Il fallait alors ébranler ses positions de force,
entamer son moral et en même temps renforcer davantage notre position.
Quant à la politique du « tout ou rien », elle nous a menés
en Palestine à la défaite et nous a réduits à la triste situation où
nous nous débattons aujourd’hui.
Nous n’aurions en aucune façon réussi en Tunisie si nous n’avions
abandonné cette politique et accepté d’avancer pas à pas vers
l’objectif. A chaque pas, à chaque conquête par le peuple tunisien d’une
nouvelle position stratégique, la France cédait une partie de ses
privilèges ; pour elle, c’était un moindre mal. Elle s’imaginait
pouvoir ensuite arrêter le processus. Mais chaque point stratégique
conquis augmentait davantage nos moyens d’action. Le processus devenait
ainsi absolument irréversible. Ainsi, pas à pas, la France s’est trouvée
acculée à la dernière bataille, la bataille de Bizerte où elle ne
pouvait que céder définitivement.
En Palestine, au contraire, les Arabes repoussèrent les solutions de
compromis. Ils refusèrent le partage et les clauses du Livre blanc. Ils
le regrettèrent ensuite.
Si nous avions, en Tunisie refusé en 1954, l’autonomie interne comme
solution de compromis, le pays serait demeuré jusqu’à ce jour sous la
domination française.
Il est donc essentiel que le commandement ait la liberté de manœuvre,
qu’il soit capable de prendre telle ou telle initiative et qu’il ait
des qualités de sincérité, de probité, de dévouement et de clairvoyance.
Je tenais à vous faire part de ces réflexions en tant que frère rompu
depuis longtemps à la lutte anticolonialiste. J’ai inculqué les notions
que je viens de vous exposer à vos frères tunisiens qui ont fini par
adhérer à tous mes plans d’action.
Il leur est arrivé parfois d’en éprouver un certain malaise. Malgré
cela, ils ont accepté de s’engager sous mon impulsion dans telle ou
telle expérience car ils ont mis à l’épreuve mon dévouement et ma
clairvoyance. Ils ont constaté les résultats. Aujourd’hui nous sommes
libres et indépendants.
Voilà ce qu’un frère a voulu dire à l’occasion de cette visite. Voilà
le conseil que je crois devoir vous donner ainsi qu’à tous les Arabes.
Il est nécessaire d’appuyer les sentiments et l’enthousiasme par une
vision claire des données du problème, pour que notre action soit
pleinement efficace.
C’est un homme en tout point désintéressé qui vous le dit, un homme
dont vous ne pouvez contester la sincérité ni la profonde affection
qu’il vous porte.
Nous arrivons au but. Nous n’aurons pas à passer dix-sept ou vingt
années encore à nous lamenter vainement sur « la patrie
perdue ». Nous en tenir aux sentiments serait nous condamner à
vivre des siècles dans le même état. Ce serait l’impasse.
Il faut que, de la nation arabe, montent des voix pour parler
franchement aux peuples, savoir que la lutte doit se poursuivre avec
tout ce qu’elle comporte de détours, d’étapes, de ruses jusqu’au jour où
nous aurons arraché, non seulement pour nous-mêmes, mais aussi pour les
générations futures une victoire complète et définitive.
Je vous demande de méditer sur ces propos. Chacun de nous aura à
rendre compte à Dieu et à sa propre conscience, de ses intentions et de
ses actes.
Mon vœu le plus cher est que les Musulmans vivent dans une communion
des cœurs encore plus étroite, que les dirigeants réalisent entre eux
une meilleure compréhension et combattent tous les complexes de quelque
sorte que ce soit : complexes d’infériorité vis-à-vis de l’ennemi
dont on serait tenté de surestimer les forces, complexes de supériorité
qui risqueraient de nous précipiter dans une catastrophe que nous
pouvons sûrement éviter, grâce à un recours incessant à la raison et à
l’intelligence.