Toussaint L'Ouverture le 29 août 1793
"Frères et amis. Je suis Toussaint Louverture, mon nom s'est peut-être fait connaître jusqu'à vous. J'ai entrepris la vengeance de ma race. je veux que la liberté et l'égalité règnent à Saint-Domingue. Je travaille à les faire exister. Unissez-vous, frères, et combattez avec moi pour la même cause. Déracinez avec moi l'arbre de l'esclavage.
Votre très humble et très obéissant serviteur, Toussaint Louverture, Général des armées du roi, pour le bien public".
Discours de Wendell Phillips
Décembre 1861, à New York et à Boston
Je me suis
engagé à vous donner une esquisse, faite depuis quelques années, de la vie d'un
homme, qui fut l'un des plus remarquables de la dernière génération, du grand
chef de Saint-Domingue, Toussaint Louverture, noir pur, dont les veines ne contenaient
pas une seule goutte de sang blanc. Cette esquisse est à la fois une biographie
et un argument. C'est une biographie fort écourtée, bien entendu, d'un noir
soldat et à la fois homme d'état, et je vous la présenterai comme un argument
en faveur de la race à laquelle il appartient. Je me propose donc de faire ce
soir la comparaison des races et de poser leurs mérites, d'entreprendre une
tâche qui vous paraîtra peut-être absurde, mes efforts ayant pour but de vous
prouver que la race noire, au lieu d'être pour nous un objet de pitié et de
mépris, a assez de titres, au contraire, devant le jugement de l'histoire, pour
occuper une place auprès de la race anglo-saxonne.
Les races
doivent être jugées de deux manières: par les grands hommes qu'elles produisent,
et par la moyenne des mérites que possède la masse du peuple. Nous, Saxons,
nous sommes fiers d'avoir eu des Bacon, des Shakespeare, des Washington, des
Franklin, étoiles que nous avons placées au milieu des pléiades historiques des
grands hommes, et nous nous trouvons ensuite avec ses grandes qualités, de
source germanique.
Il y a aussi
trois épreuves par lesquelles les races veulent être jugées: la première, la
base de toutes les autres, c'est le courage, l'élément qui nous fait dire ici
aujourd'hui "Ce continent est à nous depuis les Lacs jusqu'au Golfe.
Malheur à qui tenterait de le diviser"; la seconde, c'est la conviction
que la force est doublée quand elle est soutenue par la résolution, la liberté
réglée par la loi, tel est le secret du progrès des Saxons; la troisième, c'est
la persévérance, la constance: la résolution d'abord, puis le succès ou la
mort. De ces trois éléments est formé l'élan saxon qui porta notre race à
l'avant-garde de la civilisation.
Pendant
cette heure que vous me consacrez ce soir, je fais un effort suprême pour vous
convaincre qu'au lieu de figurer au bas de la liste, le sang noir jugé, soit au
point de vue de ses grands hommes ou des ses masses, soit par son courage, par
sa résolution ou par sa constance, le sang noir a droit à une place aussi
rapprochée de nous que tout autre sang inscrit dans l'histoire. Pour sujet de
ma thèse, je prends l'histoire d'une île, d'une étendue à peu près égale à la
Caroline du Sud, le troisième point ou Colomb mit le pied en Amérique. Charmé
par la magnificence du paysage et par la fertilité du sol, il lui donna le nom
le plus aimé, Hispaniola, la petite Espagne. Son successeur, plus dévot, le
rebaptisa du nom de Saint-Domingue. Lorsque les noirs, en 1803, balayèrent de
sa surface notre race blanche, ils effacèrent avec elle sa dénomination, et
l'île entra dans l'année 1804 sous son ancien nom d'Haïti, terre de montagnes.
A l'origine,
aux premiers temps de son commerce, elle fut occupée par des flibustiers
français et espagnols, quelque chose comme les pirates de nos jours. L'Espagnol
en prit les deux tiers, à l'est; le Français, le tiers, à l'ouest, et ils y
établirent peu à peu leurs colonies. La partie française, à laquelle appartient
mon histoire, devint la colonie favorite de la mère-patrie. Munie d'importants
privilèges, enrichie par les rejetons de familles opulentes, aidée par
l'incomparable fertilité du sol, elle devint de bonne heure le plus riche joyau
de la couronne des Bourbons, et, dans la période sur laquelle j'appelle votre attention,
vers l'époque de notre Constitution, 1789, ses richesses étaient presque
incroyables.
La race
blanche, efféminée, rivalisait, par ses goûts, avec les sybarites de
l'Antiquité; sa vie de mollesse et de luxe éclipsait les splendeurs de
Versailles, et ses dépenses somptueuses ne peuvent être comparées qu'aux plus
folles prodigalités des Césars. A cette époque, l'île contenait environ trente
mille blancs, vingt à trente mille mulâtres, et cinq cent mille esclaves. La
traite se faisait activement. On y importait environ vingt-cinq mille noirs par
an, et cette importation suffisait à peine à remplir les vides que laissait
dans leurs rangs la culture mortelle de la canne, pour la production d'une
année. Les mulâtres étaient, comme chez nous, les fils des planteurs; mais les
planteurs français n'oubliaient jamais, comme il arrive parmi nous, que les
fils de la femme esclave étaient leurs fils. Hors leur nom, ils leur donnaient
tout: fortune, riches plantations et troupeaux d'esclaves; ils envoyaient les
jeunes gens à Paris, pour y faire leur éducation, et ils faisaient venir les
professeurs les plus distingués pour instruire leurs filles. De cette manière,
en 1790, la race des mulâtres se trouvait en possession dans l'île, d'un quart
des biens meubles et d'un tiers des propriétés foncières. Mais, malgré son
éducation et sa richesse, le mulâtre, comme chez nous, devait s'incliner sous
le joug. Soumis à des contributions exceptionnelles, il ne pouvait occuper
aucun emploi public, et s'il était convaincu d'un crime, il était puni d'un
double châtiment. Son fils ne pouvait pas s'asseoir, à l'école, sur le même
banc que les fils des blancs. Il ne pouvait pas entrer dans une église où un
blanc était en prières; il était obligé, s'il arrivait à la ville à cheval, de
mettre pied à terre et de conduire sa monture par la bride, et après sa mort,
son corps ne pouvait pas reposer sous la même poussière où gisaient les restes
d'un blanc. Telles étaient la race blanche et la race mulâtre; un voile léger
de civilisation sous lequel apparaissait la queue épaisse et noire de cinq cent
mille esclaves.
Ce fut sur
cette population, [le blanc livré aux plaisirs des sens, le mulâtre d'autant
plus vivement blessé par sa dégradation qu'il était plus éclairé et plus
opulent, l'esclave sombré et taciturne, impassible à des luttes et à des
perturbations qui passaient dans l'atmosphère, au-dessus de sa tête], ce fut
sur cette population qu'éclata en 1789, aux éclairs de la foudre, la tempête de
la Révolution Française. Les premières paroles qui arrivèrent à l'île furent
celles dont composa sa devise le club jacobin: "Liberté, Egalité". Le
blanc les écouta en frémissant d'épouvante. Il venait de lire que le sang
coulait dans les rues de Paris. L'esclave les entendit avec indifférence; le
choc avait lieu dans les régions supérieures, entre des races différentes de la
sienne et qui ne le touchaient pas. Les mulâtres les reçurent avec une joie que
ne put réprimer la crainte des autres classes. Ils formèrent, à la hâte, des
assemblées, envoyèrent à Paris une commission pour représenter leur corps tout
entier, firent déposer à la barre de l'Assemblée Nationale le libre don de six
millions de francs et engagèrent le cinquième de leurs revenus annuels pour le
paiement de la dette de la nation. Ils demandèrent seulement, en retour, que le
joug de mépris qui pesait sur eux comme hommes et comme citoyens fût à jamais
brisé.
Vous pouvez
vous imaginer facilement quelles félicitations Mirabeau et Lafayette
prodiguèrent aux mulâtres libres des Indes Occidentales, qui s'annonçaient par
ces magnifiques présents, et comment dut être reçue leur pétition en faveur de
l'égalité des droits civils par une Assemblée décidée à déclarer que tous les
hommes étaient égaux. L' Assemblée se hâta d'exprimer sa gratitude et expédia
un décret qui commence ainsi: "Tous les Français, nés libres, sont égaux
devant la loi." Ogé, mulâtre élevé à Paris, fils d'une riche mulâtresse,
était, à cette époque, lieutenant-colonel au service de la Hollande. Il était
l'ami de Mirabeau et le camarade de tous les chefs du Parti Républicain. Il fut
chargé de porter à la colonie le décret et le message de la démocratie
française. Il y débarqua. Le décret de l'Assemblée Nationale fut déposé sur le
bureau de l'Assemblée Générale de l'île. Un vieux planteur le saisit, le mit en
pièces, le foula aux pieds, et jura par tous les saints du calendrier, que
l'île s'engloutirait sous les flots avant que les blancs ne livrassent leurs
droits à des bâtards. Ils prirent un mulâtre, riche à millions, qui, se fondant
sur le décret, réclamait ses droits, et ils le firent pendre. Un avocat blanc,
septuagénaire, qui avait rédigé la pétition fut pendu à ses côtés. Ils
s'emparèrent d'Ogé, le conduisirent au supplice de la roue, le firent traîner
et écarteler, et les lambeaux de son corps furent pendus aux potences des
quatre villes principales de l'île. L'Assemblée, alors, s'ajourna.
Il vous sera
plus facile de comprendre, qu'à moi de décrire, l'impression que produisit sur
Mirabeau et sur Danton la nouvelle que leur décret avait été déchiré et foulé
aux pieds par la petite Assemblée d'une colonie insulaire, et que leur camarade
avait été broyé et écartelé sur ordre même du gouverneur. Robespierre s'élança
à la tribune et s'écria: "Périssent les colonies plutôt qu'un
principe". L'Assemblée confirma le décret et l'envoya une seconde fois
pour être exécuté.
Mais les rapports entre nations étaient alors moins faciles qu'aujourd'hui; la
vapeur n'avait pas uni les Continents les uns aux autres. Il fallut des mois
pour porter ces communications, et pendant que la nouvelle de la mort d'Ogé et
du défi lancé à l'Assemblée Nationale arrivait en France, et que la réponse
parvenait à Saint Domingue, de graves évènements s'étaient accomplis dans
l'île.
A la vue de ces divisions, les espagnols, maîtres de la partie orientale,
envahirent le territoire de l'ouest et s'emparèrent de plusieurs villes. Les
esclavagistes étaient en grande partie républicains, ils contemplaient,
émerveillés, la nouvelle constellation qui venait d'apparaître dans notre ciel
septentrional; ils voulaient former un état dans la République, et conspiraient
pour l'annexion. L'autre partie était royaliste et se croyant abandonnée par
les Bourbons, voulait se soumettre à Georges III. Ils se mirent en communication
avec la Jamaïque et en supplièrent le gouverneur de les aider dans leur
intrigue. Le gouverneur ne leur envoya tout d'abord que quelques compagnies de
soldats. Peu de temps après, le général Rowe et l'amiral Parker furent envoyés
avec quelques bataillons et, entrant plus avant dans le complot, le
gouvernement britannique envoya le général Maitland qui, à la tête de 4.000
anglais, débarqua au nord de l'île et obtint quelques avantages.
Les mulâtres étaient sur les montagnes dans l'attente des évènements. Ils se
méfiaient d'un gouvernement qu'ils avaient sauvé quelques années auparavant, en
l'aidant à étouffer une insurrection des blancs et qui, manquant à sa promesse,
les avait laisses sans les droits civils réclamés par eux. Abandonné des deux
partis, le gouverneur Blanchelande avait fui loin de la capitale et cherché
refuge dans une autre ville. Sur ces entrefaites arriva dans l'île le second
décret de l'Assemblée Française. Les blancs oublièrent vite leurs querelles.
Ils cherchèrent Blanchelande et l'obligèrent à promettre que ce décret ne
serait pas rendu public. Le gouverneur, surpris, consentit à cet expédient, et
on le laissa libre. Il commença alors à penser que de fait il était déposé et
que le gouvernement de l'île échappait aux mains des Bourbons. Il se souvint de
l'heureux appel aux mulâtres qui, cinq années auparavant, lui avait permis de
dominer une insurrection. Abandonné à présent par les mulâtres aussi bien que
par les blancs, il ne lui restait qu'une force dans l'île, les noirs. Ceux-ci se
rappelaient toujours avec reconnaissance le Code Noir de Louis XIV, première
intervention du pouvoir en leur faveur. Blanchelande fit appel aux noirs. Il
envoya une députation aux esclaves. Il était appuye par les agents du comte
d'Arbois, plus tard Charles X, qui essayait de faire à Saint-Domingue ce que
Charles IX avait fait dans la Virginie (d'où le nom de Vieux Domaines), je veux
dire une réaction contre la rébellion de la métropole.
Le
gouverneur et les agents royalistes liguèrent et s'adressèrent d'abord à
Toussaint. La nature avait fait de cet homme un Metternich, un diplomate
consommé! Il désirait, sans doute, profiter de cette offre dont le résultat
pouvait être favorable aux siens. Mais, avec assez de prudence pour se prémunir
contre un échec. Il voulait risquer le moins possible, tant que les intentions
du gouvernement ne seraient point nettement exprimées, manier les choses de
telle sorte qu'il fût possible d'avancer ou de reculer suivant les intérêts de
sa race. Il s'était plu toujours à mettre en pratique le précepte grec:
"Connais-toi, toi-même", et avait étudié à fond son parti. Plus tard
dans sa vie, appréciant les qualités de son grand rival, le mulâtre Rigaud, il
montra bien qu'il le connaissait lui-même: "Je connais Rigaud, disait-il,
un jour, il lâche la bride quand il est lance au galop; et il montre le bras
quand il frappe. Quant à moi, je cours aussi au galop, mais je sais où je dois
m'arrêter, et quand je frappe, on sent le coup, mais on ne me voit pas. Rigaud
ne met en jeu que les oeuvres de massacre et de sang. Je sais autant que lui
comment on remue le peuple, mais des que j'apparais, tout rentre dans le
calme".
Il dit donc
aux envoyés: "Ou sont vos lettres de créances?". - "Nous n'en
avons point." - "Je n'ai rien à faire avec vous." Ils
s'adressèrent alors à François et à Biassou, deux autres esclaves, hommes de
passions impétueuses, d'intelligence supérieure et de grande influence sur
leurs compagnons de servitude. Ils leur dirent: "Courez aux armes;
Soutenez le gouvernement; Terrassez d'un côté l'Anglais et de l'autre
l'Espagnol"; Et le 21 août 1791, quinze mille noirs commandés par François
et par Biassou, et armes dans les arsenaux de l'état, apparurent au sein de la
colonie. On croit que Toussaint, malgré son refus de se mettre à la tête du
mouvement, désirait vivement leur triomphe, croyant, comme les circonstances le
prouvèrent, que le résultat en serait tout au profit de sa race. On suppose
qu'il aida François de ses conseils dans cette entreprise, se réservant d'y
mêler sa fortune au moment décisif.
C'est là ce
qu'Edward Everett appelle l'insurrection de Saint Domingue. Sur une des faces
du drapeau, les insurgés avaient inscrit ces mots: "Vive le Roi" et
sur l'autre: "Nous réclamons les anciennes lois". Singulière devise
pour une rébellion. En réalité, c'était la passe comitatus(?), c'était la seule
armée qui exista dans l'île, la seule force qui eût le droit de porter les
armes, et ce qu'elle entreprit, elle l'acheva du coup. Elle rendit à
Blanchelande son poste et lui assura la soumission de l'île. Cela fait, les
noirs dirent au gouverneur qu'ils avaient créé: "Maintenant, accordez-nous
un jour sur sept, donnez-nous le travail d'un jour. Avec le produit nous en
rachèterons un autre et avec les deux, nous en obtiendrons un troisième..."
C'était le mode d'émancipation préféré à cette époque. Comme il l'avait fait
cinq ans auparavant, Blanchelande repoussa cette proposition. "Déposez les
armes, leur dit-il, et dispersez-vous"; mais les noirs répondirent:
"Le bras qui a sauvé cette île aux Bourbons saura peut-être vous arracher
une partie de nos droits", et ils restèrent unis.
Telle est la première insurrection, si l'on peut l'appeler ainsi, de Saint
Domingue, la première résolution prise par les noirs, après avoir sauvé l'état,
de se sauver eux-mêmes. Laissez-moi maintenant m'arrêter un instant sur
certaines considérations. Je vais ouvrir devant vous un chapitre d'histoire
sanglant, c'est vrai. Mais qui donna l'exemple? Qui fit sortir de son sépulcre
séculaire le hideux châtiment de la roue et broya vivant le mulâtre Ogé, membre
à membre? Qui donc étonna l'Europe, indignée, déterra la loi barbare depuis
longtemps oubliée, qui ordonnait d'écarteler un corps encore palpitant? Notre
race. Et si le noir n'apprit que trop bien la leçon, ce ne sont point nos
lèvres qui doivent murmurer des plaintes. Pendant toute la lutte, l'histoire, -
elle est écrite, remarquez-le bien, par des mains blanches; le tableau tout
entier est fait par le pinceau des blancs, - l'histoire dit que pour une vie que
le noir arrachait dans la sanglante et aveugle fureur des batailles, le blanc
en immolait trois après le combat, avec toute la froide cruauté de la
vengeance. Remarquez aussi que jusqu'alors l'esclave n'avait pris part à la
lutte que par ordre du gouvernement, et, même en ce cas, ce fut non pour
s'élever lui-même, mais pour maintenir les lois.
A cette
époque voici quelle était la situation de l'île: l'Espagnol triomphait à l'Est;
L'Anglais était retranché au Nord-Ouest; Les mulâtres attendaient dans les montagnes;
Les noirs victorieux occupaient les plaines. Une moitié de l'élément français
esclavagiste était républicaine, l'autre moitié, était royaliste. La race
blanche se déchaînait contre le mulâtre et le noir; le noir contre l'une et
l'autre. Le Français luttait contre l'Anglais et contre l'Espagnol; l'Espagnol
contre tous les deux. C'était une guerre de races et une guerre de nations. En
ce moment apparut Toussaint L'Ouverture.
Toussaint était né esclave sur une plantation au nord de l'île. C'était un noir
pur. Son père avait été pris en Afrique. Et si donc il se trouve, dans ce que
je dirai de lui, cette nuit, quelque droit qui excite votre admiration,
rappelez-vous que la race noire la réclame toute entière; nous n'avons pas le
droit de nous en réserver la moindre part. Il avait alors cinquante ans. Un
vieux noir lui avait enseigné à lire. Ses livres préférés étaient Epictète,
Reynal, les Mémoires militaires, Plutarque. Il avait appris à son maître, dans
les bois, les vertus de certaines plantes, et était devenu médecin de campagne.
Sur la plantation, le poste le plus élevé qu'il occupa jamais, fut celui de
cocher. A cinquante ans, il entra dans l'armée comme médecin. Avant de partir,
il fit embarquer son maître et sa maîtresse, chargea le navire de sucre et de
maïs et l'envoya à Baltimore. Jamais depuis, il n'oublia de leur envoyer chaque
année les rentes nécessaires à une vie aisée. Je puis ajouter que parmi les
principaux généraux, chacun eut à coeur de sauver l'homme sous le toit duquel
il était né et de protéger sa famille.
Permettez-moi
encore une observation. Si j'avais à vous présenter cette nuit la vie de
Napoléon, je la prendrais de la bouche des historiens français qui ne trouvent
pas de langage assez riche pour peindre le grand capitaine du dix-neuvième
siècle. Si j'avais à vous dire l'histoire de Washington, je chercherais
l'inspiration dans votre coeur, qui ne croyez aucun marbre assez pur pour y
graver le nom du père de la patrie. Je vais vous rapporter l'histoire d'un noir
qui écrivit à peine quelques lignes. Je m'appuierai sur le témoignage suspect
des Anglais, des Français, des Espagnols qui tous le méprisaient comme nègre et
comme esclave, et qui le haïssaient parce qu'il les avait défaits en plus d'une
bataille. Tous les matériels de sa biographie sont fournis par ses ennemis.
Le second
fait, dont l'histoire nous parle à propos de lui est le suivant. Au moment où
il se présenta au camp, l'armée venait de subir un double outrage. D'abord, les
commissaires, convoqués pour assister au comité français, avaient été
ignominieusement insultés et renvoyés, et plus tard, lorsque François, leur
général, fut appelé à une seconde conférence, s'étant présenté à cheval
accompagné de deux officiers, un jeune lieutenant qui l'avait connu esclave,
exaspère de le voir en uniforme d'officier, leva sur lui sa cravache et l'en
frappa aux épaules. Si ce noir avait été le sauvage qu'on s'est plu à nous
dépeindre, il n'eût songé qu'à tirer vengeance de l'insulte en la faisant peser
sur ces vingt-cinq mille hommes, qui l'eussent aisément lavée dans le sang des
français. Mais le chef indigné retourna silencieux sous sa tente et ce fut
seulement vingt quatre heures après que ses troupes connurent l'outrage fait au
général. Alors retentit, de toutes parts, le cri: "Mort aux blancs!".
Les noirs avaient quinze prisonniers. Alignés devant le camp, ces malheureux
allaient être fusillés. Toussaint qui avait une teinte de fanatique religieux,
comme la plupart des grands capitaines, comme Mahomet, comme Napoléon, comme Cromwell,
comme John Brown, prédicateur habile autant que brave capitaine, monta sur une
colline et s'emparant de l'attention de la multitude: "Frères, s'écria-
t-il, ce sang n'effacera pas l'insulte faite à votre chef. Courez là-bas, au
camp ennemi. Le sang qui y palpite, dans le coeur des soldats français, peut
seul vous en laver. Le répandre là-bas, c'est digne de votre courage, le faire
couler ici, c'est plus qu'une lâcheté, c'est une cruauté inutile." Et il
sauva la vie à quinze hommes.
Je ne puis
m'arrêter à vous décrire en détail tous ces faits. C'était en 1793.
Franchissons un intervalle de sept ans. Arrivons à 1800. Qu'a fait Toussaint?
Il a repoussé l'Espagnol sur son territoire, l'y a attaqué, l'a vaincu et a
fait flotter le pavillon français sur toutes les forteresses espagnoles de
Saint-Domingue. Pour la première et pour la dernière fois, peut-être, l'île
obéit à une seule loi. Il a remis le mulâtre sous le joug. Il a attaqué
Maitland, l'a défait en bataille rangée et lui a permis de se retirer vers la Jamaïque,
et lorsque l'armée française se souleva contre Laveaux, son général, et le
chargea de chaînes, Toussaint réprima la révolte, fit sortit Laveaux de prison
et le mit à la tête de ses propres troupes. Le français, reconnaissant, le
nomma Général en chef. "Cet homme fait l'ouverture partout." dit
quelqu'un. De la, le nom de L'Ouverture, que lui donnèrent ses soldats.
Telle fut
son oeuvre de sept ans. Arrêtons-nous un instant, et cherchons la source de sa
valeur. Macaulay, vous vous en souvenez, comparant Cromwell à Napoléon, dit que
Cromwell montra un plus grand génie militaire, si l'on considère que, jamais
avant l'âge de quarante ans, il n'avait vu une armée, tandis que Napoléon,
depuis son enfance avait été élevé dans les premières écoles militaires de son
temps. Cromwell créa son armée de toutes pièces; Napoléon à l'âge de vingt-sept
ans fut placé à la tête des meilleures troupes que l'Europe eût jamais vues.
Tous deux furent des triomphateurs; mais ajoute Macaulay, avec de si grands
désavantages de son côté, l'Anglais fit preuve d'un génie plus grand. Vous
pouvez accepter ou repousser la conséquence; mais vous admettrez au moins avec
moi que cette méthode de comparaison est juste. Appliquez-la à Toussaint.
Cromwell
n'avait jamais vu une armée avant l'âge de quarante ans; Toussaint ne vit pas
un soldat avant cinquante. Cromwell créa lui-même son armée, - avec quoi? Avec
des Anglais, le meilleur sang de l'Europe, avec les classes moyennes de
l'Angleterre, le meilleur sang de l'île. Et avec cela, qui parvint-il à
vaincre? des Anglais, ses égaux. Toussaint créa son armée, avec quoi? Avec ce
que vous appelez la race abjecte et méprisable des nègres, avilie par deux
siècles d'esclavage. Cent mille d'entre eux avaient été déportés dans l'île
depuis quatre ans, et parlant des dialectes distincts, ils étaient à peine
capables de s'entendre. Avec cette masse informe et dédaignée, comme vous
dites, Toussaint forgea pourtant la foudre, et il la déchargea, sur qui? sur la
race la plus orgueilleuse de l'Europe, les Espagnols, et il les fit rentrer
chez eux, humbles et soumis; sur la race la plus guerrière de l'Europe, les
Français, et il les terrassa à ses pieds; sur la race la plus audacieuse de
l'Europe, les Anglais, et il les jeta à la mer, sur la Jamaïque. Et maintenant
je le dis, si Cromwell fut un grand capitaine, cet homme fut pour le moins un
bon soldat.
Le
territoire sur lequel ces évènements avaient lieu était étroit, je le sais; il
n'était pas vaste comme le Continent; mais il était aussi étendu que l'Attique
qui, avec Athènes pour capitale, remplit la terre de sa renommée pendant deux
mille ans. Mesurons le génie, non par la quantité, mais par la qualité. Et
notre Cromwell ne fut jamais qu'un soldat; sa réputation ne va pas plus loin.
On ne peut lui attribuer une seule ligne du recueil des lois de la Grande
Bretagne. Pas un des mouvements de la vie sociale en Angleterre ne trouve sa
force d'impulsion dans le cerveau de ce chef d'armée. L'état qu'il fonda
s'écroula sur sa tombe et périt tout entier avec lui. Mais, à peine Toussaint
prit-il le gouvernail, que le vaisseau de l'état se redressa fièrement sur sa
quille, et l'on put voir dès lors un noir aussi merveilleusement doué comme
homme d'état que comme génie militaire.
L'histoire
dit que l'acte le plus politique de Napoléon fut sa proclamation de 1802, à la
paix d'Amiens, alors que, croyant trouver dans la loyauté inaltérable d'un
coeur patriote une base assez solide pour fonder un empire, il dit:
"Français, rentrez dans vos foyers. Je pardonne les crimes des douze
dernières années; j'efface le nom des partis et je fonde mon trône sur l'amour
de tous les Français." Douze années d'une prospérité non interrompue
prouvèrent la sagesse de cette mesure. Ceci se passait en 1802. En 1800, le
noir avait lancé une proclamation ainsi conçue: "Fils de Saint Domingue,
rentrez dans vos foyers. Nous n'avons jamais songé à vous dépouiller de vos
habitations et de vos propriétés. Le noir demandait uniquement la liberté que
Dieu lui a donnée. Vos maisons vous sont ouvertes; vos terres sont prêtes à
vous recevoir. Venez les cultiver". Et de Madrid, de Paris, de Baltimore,
de New Orléans, les planteurs émigrés accoururent chez eux jouir de leurs
propriétés, sans autre garantie que la parole inviolable d'un esclave victorieux.
Carlyle a
dit excellemment: "Le roi naturel est celui qui fond toutes les volontés
dans la sienne". En ce moment, Toussaint se tournant vers ses troupes -
pauvres, affamés, en haillons, -"Allez! leur dit-il; retournez chez vous
et défrichez les terres que vous avez conquises. Un état ne peut s'établir
solidement que sur l'ordre et l'industrie. Vous ne pouvez acquérir que par le
travail, les vertus nécessaires". Et ils se dispersèrent. L'amiral
français qui fut témoin de cette scène dit qu'en une semaine tous les soldats
de cette armée se trouvèrent transformés en laboureurs.
Ceci avait
lieu en 1800. Le monde attendit encore cinquante ans avant que Robert Pool, en
véritable homme d'état, osa lancer dans la pratique, en 1846, la théorie du
libre échange. Adam Smith avait fait des théories; les hommes d'état de la
France avaient développé des rêves; mais jamais aucun homme à la tête des
affaires n'avait osé risquer pareille mesure dans les relations commerciales.
L'Europe dût attendre jusqu'en 1846 pour que l'intelligence la plus pratique du
monde, celle de l'anglais, adopta la grande formule économique du commerce
libre. Mais, en 1800, ce noir avec l'instinct de l'homme d'état, dit au Comite
qui sous ses ordres la constitution: "Mettez en tête du chapitre sur le
commerce que les ports de Saint Domingue sont ouverts au trafic du monde
entier". Voyant de haut la question des races, supérieur au préjugé aussi
bien qu'à l'envie, Toussaint avait formé ce comité de huit propriétaires blancs
et d'un mulâtre; pas un officier, pas un noir ne figurait sur la liste, et
cependant l'histoire d'Haïti prouve qu'à l'exception de Rigaud, les plus rares
talents sont échus toujours en partage aux noirs purs.
C'était
aussi en 1800 que l'Angleterre avait souillé, à chaque page, son recueil de
lois par l'intolérance religieuse. Aucun Anglais ne pouvait faire partie de la
Chambre des Communes, s'il n'avait fait, au préalable, sa communion épiscopale.
Dans l'Union, chaque état, excepté Rhodes Island, était infecté de fanatisme
religieux. Toussaint était un noir, et vous accusez sa race de superstition; Il
n'avait pas d'instruction, ce qui, dites-vous, rend l'esprit étroit; il était
catholique, et plus d'un parmi vous affirme que catholicisme est signe
d'intolérance. Et cependant,- catholique, noir et esclave, - Toussaint sut se
placer à côté de Roger Williams, et il dit à son comité: "Ecrivez, à la
première ligne de ma constitution, que je ne fais pas de différence entre les
croyances religieuses".
Et
maintenant, Saxon aux yeux bleus, orgueilleux de ta race, reviens avec moi sur
tes pas vers le commencement du siècle, et choisis le peuple qu'il te plaira.
Prends-le en Amérique ou en Europe; cherche chez lui un homme au cerveau formé
par les études de plus en plus élevées de six générations; retire-le des
écoles, strictement façonné aux règles de l'entraînement universitaire; ajoute
à ces qualités l'éducation la mieux entendue de la vie pratique; dépose sur son
front la couronne argentée du septuagénaire, et alors, montre-moi l'homme de
race saxonne pour qui son plus ardent admirateur aura tressé des lauriers aussi
glorieux que ceux dont les plus implacables ennemis de ce noir ont été forcés
de couronner la tête. Habileté militaire rare, connaissance profonde du genre
humain, fermeté pour effacer les distinctions des partis et confier la patrie à
la volonté de ses enfants, tout cela lui était familier. Il précéda de
cinquante ans Robert Pool; Il prit place auprès de Roger Williams, avant
qu'aucun anglais, qu'aucun américain n'eût conquis ce droit, et cela se trouve
écrit dans l'histoire des états qui furent les rivaux de celui que fonda le
noir inspiré de Saint Domingue.
Nous sommes
en 1801. Les Français qui étaient restés dans l'île, donnent de l'ordre et de
la prospérité qui y régnaient, une idée presque incroyable. On pouvait confier
à un enfant un sac rempli d'or, et il pouvait traverser sans danger le pays, de
Port-au-Prince à Samana. La paix régnait dans les familles; la fertilité des
vallées charmait le voyageur; la végétation escaladait les montagnes; le
commerce du monde était représenté dans les ports.
Cependant,
l'Europe signait la paix d'Amiens, et Napoléon allait s'asseoir sur le trône de
France. Il lança un regard par delà l'Atlantique et, d'un seul trait de plume,
effaça les libertés de Cayenne et de la Martinique rendues dès lors à leurs
chaînes. Il dit alors à son conseil: "Que ferai-je de Saint
Domingue?" Les esclavagistes répondirent: "Donnez-nous-la".
Napoléon se tourna vers l'abbé Grégoire: "Quelle est votre opinion?"
dit-il. "Je crois, dit l'abbé, que ces hommes changeraient d'avis, s'ils
changeaient de peau".
Le colonel
Vincent, qui avait été secrétaire privé de Toussaint, écrivit une lettre à
Napoléon ou il lui disait: "Sire, laissez la colonie telle qu'elle est.
C'est le coin le plus heureux de tous vos domaines. Dieu a fait cet homme pour
commander; les races se fusionnent dans sa main. Il vous a sauvé cette île. Je
sais, - et je l'affirme en témoin, - que, lorsque la République était
incapable, même de faire un signe pour l'empêcher, Georges III lui a offert le
titre et les revenus qu'il désignerait, s'il consentait à soumettre l'île à la
couronne britannique. Il refusa alors, et sauva la colonie à la France".
Napoléon sortit du conseil, et l'on dit qu'il fit cette réflexion: "J'ai
là, soixante mille hommes dans l'oisiveté; il faut que je leur trouve quelque
chose à faire." Pour lui, cela signifiait: "Je vais saisir la
couronne; je ne puis le faire en présence de soixante mille soldats
républicains; il faut leur donner de l'ouvrage loin d'ici". Les
conversations parisiennes du temps donnent un autre prétexte à l'expédition
contre Saint Domingue. On dit que les satiriques de Paris avaient baptisé
Toussaint le Napoléon noir, et l'ombre du nègre agitait les haines de Bonaparte.
Malheureusement Toussaint lui avait adressé une lettre commençant ainsi:
"Le premier des noirs au premier des blancs". La comparaison avait
déplu. Vous trouverez, peut-être, le motif un peu futile, mais portez votre
pensée, je vous prie, sur le Napoléon qui règne aujourd'hui.
Lorsque dans
les épigrammes parisiennes on appela soulouqueries les folles et ridicules
dépenses faites par lui à Versailles, rappelant les caprices fantasques de
Soulouque, l'empereur noir, Napoléon ne dédaigna pas de donner des ordres
spéciaux pour défendre l'usage de ce mot. Les nerfs de Bonaparte s'affectent
aisément. Donc, par l'un ou l'autre de ces motifs, Napoléon résolut de
sacrifier Toussaint, obéissant ainsi, soit à un élan d'ambition, soit au
déplaisir de la ressemblance, - qui pourtant était très réelle. Si l'un des
deux imita l'autre, ce fut le blanc. Le noir l'avait devancé de quelques
années. Ils furent, certes, très ressemblants et très français, français même,
par la vanité commune à tous deux. Vous vous souvenez des orgueilleuses paroles
de Bonaparte à ses soldats auprès des Pyramides: "Quarante siècles vous
contemplent" De la même façon, Toussaint dit au capitaine français qui le
pressait d'aller en France sur sa frégate: "Monsieur, votre navire n'est
pas assez grand pour me porter" Bonaparte se trouvait gêné par la
contrainte que lui imposait son rang et préférait errer dans le camp revêtu de
la redingote grise de Petit Caporal. Toussaint n'aimait pas non plus endosser
l'uniforme. Il avait adopté un costume très simple, et portait souvent sur la
tête le madras jaune des esclaves. Un lieutenant français le compara un jour à
un singe coiffé d'un foulard jaune. Toussaint le fit prisonnier le jour suivant
et le renvoya à sa mère, comme un enfant. Comme Napoléon, il pouvait jeûner
plusieurs jours de suite, dicter à trois secrétaires, à la fois, et fatiguer
quatre et cinq chevaux l'un après l'autre. Circonspect comme Bonaparte, il ne
fut donné à aucun homme de découvrir ses projets et de pénétrer ses intentions.
Toussaint n'était qu'un nègre. Aussi, cette réserve fut-elle considérée chez
lui comme de l'hypocrisie. Chez Bonaparte, nous lui donnons le nom de
diplomatie. Il dut pourtant en cette circonstance de faire échouer trois
tentatives d'assassinat dirigées contre lui. Les assassins étaient à l'attendre
pour tirer sur lui. Quand ils croyaient le trouver au nord de l'île, dans sa
voiture, il était dans le sud, à cheval; quand ils le cherchaient chez lui dans
la ville, il se trouvait au camp, sous sa tente. Une fois, sa voiture fut
criblée de balles, mais il se trouvait à cheval, du côté opposé. Les sept
français auteurs du crime furent arrêtés. Ils s'attendaient à être fusillés. Le
jour suivant, on célébrait la fête d'un saint; il les fit ranger en ligne
devant l'autel et, lorsque le prêtre récita la prière du pardon, il descendit
de son siège, la répéta avec lui et permit aux criminels de se retirer, sains
et saufs. Il avait cet esprit commun à tous les grands capitaines qui, dans un
camp, fait des prodiges. Un jour, où le découragement s'emparait de ses
soldats, il remplit un grand vase de poudre, et éparpilla sur elle quelques
grains de riz, puis remuant le vase: "Regardez, dit-il, voilà les blancs
et voici les noirs. De quoi vous effrayez-vous?" Il avait appris les premiers
mots d'une prière catholique en latin, et lorsque ses gens accouraient en grand
nombre auprès de lui à la recherche d'un emploi, - comme on dit que cela se
pratique même à Washington - répétant ces paroles: "Comprenez-vous
cela?", disait-il. "Non, général". - "Eh! quoi? vous voulez
un emploi et vous ne savez pas le latin? Rentrez chez vous, et ayez soin de
l'apprendre".
Toujours
comme Napoléon, toujours comme le génie, il avait foi en son pouvoir sur les
hommes. Vous vous souvenez qu'au retour de Bonaparte, de l'île d'Elbe, Louis
XVIII envoya une armée contre lui. Bonaparte descendit de sa voiture, ouvrit de
ses mains son manteau, et présentant sa poitrine à la pointe des baïonnettes,
s'écria: "Français, voici votre empereur!", et ses soldats se rangèrent
derrière lui, aux cris de: "Vive l'Empereur" Ceci se passait en 1815.
Plus de douze ans auparavant, Toussaint, sachant que quatre de ses régiments
désertaient et allaient se rendre à Leclerc, tira son épée, la jeta au loin
dans l'herbe, courant à travers champs au devant d'eux, et croisant les bras:
"Enfants! , leur dit-il, tournerez-vous vos baïonnettes contre moi?"
Les noirs tombèrent à genoux, implorant son pardon. Cet homme fut toujours
épris par ses ennemis les plus implacables. Aucun d'eux ne lui reproche ni la
soif de l'or, ni les passions des sens, ni la cruauté dans l'exercice du
pouvoir. Le seul cas dans lequel un critique austère l'accuse de sévérité est
le suivant.
Pendant un
soulèvement, quelques propriétaires blancs qui, sur la foi de sa proclamation,
étaient rentrés dans l'île, avaient été massacrés. Le général Moïse, son neveu,
fut accusé d'avoir montré trop de mollesse contre l'émeute. Toussaint le fit
comparaître devant un conseil de guerre et, se conformant au verdict rendu,
ordonna que son propre neveu soit fusillé, austérité romaine qui prouve sa
fidélité à sa promesse de protection faite aux blancs. Donc, ce fut contre cet
homme, supérieur à toute convoitise, pur dans sa vie privée et généreux dans
l'exercice du pouvoir que Napoléon envoya une armée sous les ordres du général
Leclerc. Il donna au mari de la belle Pauline, sa soeur, trente mille hommes de
ses meilleures troupes, avec ordre de rétablir l'esclavage. Parmi ses soldats
venaient les mulâtres, anciens rivaux et ennemis de Toussaint.
La Hollande
prêta soixante navires. L'Angleterre, dans un message spécial, promit sa
neutralité, - et vous savez que rester neutre, signifie faire risée de la
liberté et prêter des armes à la tyrannie. L'Angleterre offrit donc sa
neutralité, et le noir, jetant ses regards sur le monde civilisé, le vit tout
entier en armes contre lui. L'Amérique, pleine d'esclaves, lui était hostile,
bien entendu. Le Yankee fut le seul à lui vendre quelques méchants fusils à des
prix, il est vrai, très élevés. (Rires). Montant à cheval, Toussaint courut à
l'extrémité orientale de l'île. Là, il s'arrêta devant un spectacle qu'il
n'avait jamais été donné à aucun naturel de contempler avant lui. Soixante
vaisseaux de ligne, montés par les meilleurs soldats de l'Europe, doublaient la
pointe de Samana. C'étaient des soldats qui n'avaient jamais vu leurs égaux;
leurs pas, comme ceux de César, avaient fait trembler le sol européen; ils
avaient escaladé les Pyramides et planté le drapeau français sur les murs de
Rome. Toussaint regarda un moment, compta les voiles qui passaient, laissa
flotter les rênes sur le col de son cheval, et se tournant vers Christophe,
s'écria: "La France entière marche contre Haïti; ils ne viennent que pour
nous réduire en esclavage. Nous sommes perdus!". Il reconnut, alors, la
seule erreur de sa vie; sa confiance en Bonaparte qui l'avait engagé, en son
temps, à licencier son armée.
Retournant
aux montagnes, il lança la seule proclamation qui porte son nom et respire la
vengeance: "Mes enfants! Notre liberté, la France n'a pas le droit de nous
la ravir. Brûlez les cités; détruisez les récoltes; défoncez les chemins, à
coups de canon; empoisonnez les sources; montrez au blanc que ce qu'il vient
conquérir ici, c'est l'enfer!" Et il fut obéi. . Lorsque le grand Guillaume
d'Orange vit la Hollande couverte de troupes de Louis XIV, il s'écria:
"Rompez les digues! Rendez la Hollande à l'Océan!" Et l'Europe
répondit: "Sublime!" Lorsque Alexandre vit la Russie envahie par les
armées françaises, il dit: "Brûlez Moscou! La famine et le froid
repousseront l'envahisseur!", et l'Europe s'écria: "Sublime!".
Ce noir vit la coalition européenne prête à écraser sa patrie et donna le même
exemple de vigueur et d'héroïsme.
La scène,
j'en conviens, devient de plus en plus sanglante, à mesure que nous avançons.
Mais, rappelons-le, pour arriver à leur but indigne, pour réduire en esclavage
des hommes libres, l'infamie des blancs, inspirée par la haine la plus sombre,
n'avait pas reculé devant les artifices les plus honteux et les plus cruels.
L'aristocratie est toujours cruelle. Le nègre répondit à cette agression comme
on devrait toujours répondre en pareil cas, par la guerre à mort. Tout d'abord
en engageant la lutte pour la liberté, il avait été généreux et compatissant;
il avait fait merci de la vie et pardonné à bien des ennemis, comme l'a
toujours fait le peuple, dans tous les âges et sur tous les lieux, dans les
luttes contre les aristocrates. Maintenant, pour sauver la liberté conquise, le
noir épuise tous les moyens, il fait feu de toute arme, il retourne contre ses
odieux envahisseurs une vengeance aussi horrible que la leur, et pourtant il
dédaigne encore d'être cruel.
Leclerc fit
annoncer à Christophe qu'il débarquait à la ville du Cap. Christophe répondit:
"Toussaint est le gouverneur de l'île. Je dois lui demander autorisation.
Si, avant qu'elle n'arrive, un soldat français foule notre sol, je brûlerai la
ville et nous combattrons sur ses cendres."
Leclerc
débarqua. Christophe prit deux mille blancs; hommes, femmes, enfants; les fit
retirer loin du danger, sur les montagnes, et de ses propres mains mit le feu à
un splendide palais que des architectes français venaient à peine de construire
pour lui. Pendant quarante heures la ville brûla et fut enfin réduite en
cendres. Le combat s'était engagé dans la rue, et les français furent repoussés
sur leurs vaisseaux.
Partout où
ils se présentèrent, ils trouvèrent devant eux le fer et le feu. Une fois,
repoussant une attaque, les noirs, nés français, entamèrent l'hymne des
Marseillais. Les français s'arrêtèrent; ils ne pouvaient pas combattre contre
la Marseillaise. Ils fussent restés là, étonnés, immobiles, si leurs officiers
n'avaient pris le parti de les sabrer. Ils avancèrent alors, et furent battus.
Battu par
les armes, le général français eût recours au mensonge. Il lança une
proclamation disant: "Nous ne venons pas vous rendre esclaves. Cet homme
vous trompe. Toussaint ment. Unissez-vous à nous, et vous jouirez de tous les
droits que vous réclamez." Tous les officiers noirs furent trompés, tous,
exceptés Christophe, Dessalines et Pierre, le frère de Toussaint. Encore
ceux-ci finirent-ils par déserter, et le laissèrent seul. Il écrivit alors à
Leclerc: "Je me soumettrai. Je pourrais empêcher un seul soldat français
de jamais s'écarter de votre camp sans péril pour sa vie. Mais, je veux arrêter
l'effusion de sang. Je n'ai combattu que pour la liberté de ma race.
Donnez-nous cette garantie, et j'irai faire ma soumission." Il fit le
serment d'être fidèle à la France, et Leclerc jura, sur le même crucifix, qu'il
serait loyalement protégé et que l'île serait libre. Le général français
parcourut tour à tour du regard ses troupes magnifiquement équipées, et les
bandes de Toussaint, composées d'hommes mal armés, et en guenilles, lui dit: "Où
donc auriez-vous trouvé des armes, L'Ouverture, si vous aviez continué la
lutte?" La réponse fut digne d'un spartiate: "J'aurais pris les
vôtres." dit le noir.
Il retourna paisiblement chez lui. On arrivait à la saison des chaleurs.
Leclerc pensa que, les mois des fièvres approchant, ses soldats allaient
remplir les hôpitaux, et qu'il suffirait d'un signe de cette main souveraine
pour jeter ses troupes à la mer. Toussaint était trop dangereux, pour qu'on le
laissât en liberté. On l'invita donc à assister à une entrevue, et voici le
seul reproche que lui fait l'histoire, le seul, entendez-vous? On l'accuse
d'avoir manqué de prudence en allant au rendez-vous. Soit. Que résulte-t-il de
ce fait? C'est que, pour tromper le noir, l'homme blanc employa le mensonge et
la ruse. Le principe des chevaliers du moyen-âge était positif. La plus grave
insulte que l'on puisse infliger à un homme depuis les croisades est de lui
dire: "Vous mentez". Or le général espagnol Hermana, qui connut bien
Toussaint, dit de lui: "C'est l'âme la plus pure que Dieu ait jamais
donnée au corps d'un homme". L'histoire lui rend témoignage que
"jamais il ne viola sa parole". Maitland voyageait une fois à travers
les forêts épaisses pour rejoindre Toussaint. Il fut accosté en chemin par un
messager chargé de lui annoncer qu'il était trahi. Maitland continua sa route
et parvint enfin auprès du noir. Toussaint lui montra deux lettres; la première
était du général français qui lui offrait le rang qu'il voudrait, s'il lui
livrait Maitland; la seconde était sa réponse: "Monsieur, j'ai promis au
général anglais qu'il reviendrait chez lui". Il est donc prouvé que le
nègre, loyal comme un chevalier, fut victime des mensonges de son ennemi.
Laquelle des deux races a-t-elle le droit de s'enorgueillir de ces souvenirs?
Mais,
Toussaint ne fut point trompé. Il était épié constamment. Supposons qu'il eût
repoussé l'entrevue; l'autorité aurait douté de sa bonne foi et en aurait
trouvé un prétexte pour l'arrêter. Il raisonna sans doute ainsi: "Si je
m'y rends volontairement, je serai traité en conséquence". Aussi se
présenta-t-il. Au moment où il entra au salon, les officiers tirèrent leurs
épées, et lui annoncèrent qu'il était prisonnier. Un jeune lieutenant qui
assistait à cette scène dit: "Il ne fut nullement surpris, mais parut
profondément attristé". On le conduisit à bord et on leva l'ancre pour la
France. Lorsque l'île s'effaçait peu à peu à sa vue, il se tourna vers le
capitaine et lui dit: " Vous croyez avoir déraciné l'arbre de la liberté,
mais vous n'en détachez qu'une branche. J'ai planté l'arbre si profondément que
toute la France serait impuissante à l'arracher". . Arrivé à Paris, il fut
jeté dans une prison, et Napoléon lui envoya son secrétaire, Caffarelli,
supposant qu'il avait enterré de grandes richesses. Toussaint, après l'avoir
écouté un moment: "Jeune homme, j'ai perdu, il est vrai de grands trésors,
mais, ils ne sont pas de ceux que vous cherchez". Il fut alors envoyé au
château de Joux, et logé dans un donjon, de douze pieds de large, sur vingt de
long, tout en pierre, n'ayant qu'une étroite fenêtre, très élevée au-dessus du
sol, et donnant sur les neiges de la Suisse. En hiver, la voûte se couvrait de
glace; en été, l'humidité suintait des murailles fétides. Le fils ardent des
tropiques, condamné à mourir, fut enterré vivant dans cette tombe. De ce
cachot, il écrivit deux lettres à Napoléon. Il dit, dans l'une d'elles:
"Sire, je suis un citoyen français. Je n'ai jamais violé la loi. Par la
grâce de Dieu, je vous ai sauvé l'île, la plus belle de votre royaume.
J'implore justice de votre magnanimité".
Napoléon ne répondit jamais à ces lettres. Le commandant de la forteresse avait
accordé au prisonnier cinq francs par jour pour la nourriture et le chauffage.
Napoléon en eût connaissance et réduisit la somme à trois francs. L'opulent
usurpateur qui accusait d'avarice le gouvernement anglais parce qu'il ne lui
accordait que six mille dollars par mois, descendit de son trône pour couper un
dollar par moitié, et pourtant Toussaint ne mourait pas assez vite.
Cette prison
était une tombe. On dit qu'au temps de Joséphine, un jeune marquis y fut
enfermé. Sa fiancée alla voir l'impératrice et lui demanda sa grâce. Joséphine
lui dit: "Faites faire un modèle de la prison, et apportez-le-moi".
L'impératrice le plaça un jour auprès de Napoléon. "Emportez cela, dit-il,
c'est horrible". Elle le plaça sur son marchepied, et il le repoussa loin
de lui. Elle le reporta une troisième fois auprès de lui, et lui dit:
"Sire, c'est dans cette prison horrible que vous avez fait enfermer un
homme, pour y mourir". - "Faites-le sortir", dit Napoléon, et la
jeune fille sauva ainsi son amant.
Toussaint
fut jeté dans cette tombe, mais il ne mourait pas assez tôt. Enfin, le
commandant reçut l'ordre d'aller en Suisse, d'emporter les clefs du donjon, et
de rester absent quelques jours. Quand il en revint, il trouva un cadavre.
Toussaint était mort de faim. Douze ans après, l'assassin impérial était
transporté à sa prison de Sainte-Hélène faite aussi pour servir de tombeau,
comme avait été faite par lui celle de Toussaint, et là jusqu'aux derniers
moments, il passa de longues et mortelles heures à se lamenter misérablement à
propos des rideaux, de ses titres, de ses promenades et de sa vaisselle. Plaise
à Dieu que lorsqu'un nouveau Plutarque comparera les grands hommes de notre
époque, les blancs et les noirs, il n'aille point placer dans un plateau de la
balance l'enfant larmoyant de Sainte-Hélène, et dans l'autre, le noir stoïque
et silencieux, attendant la mort, comme un romain, dans la glaciale solitude de
son cachot.
Dès
l'instant où Toussaint fut trahi, les noirs perdirent toute confiance dans les
promesses des Français, et coururent aux armes. Tous, excepté Maurepas et les
siens, se soulevèrent. Leclerc fit appeler Maurepas, qui se présenta loyalement
à la tête de cinq cents noirs. On les fusilla au bord d'un fossé, et l'on y
jeta leurs cadavres. Du haut des montagnes où il était campé, Dessalines
contemplait ce spectacle. Parmi ses prisonniers, il fit choisir cinq cents
officiers français et les fit pendre à différents arbres, à la vue du camp de
Leclerc. Et moi, non loin de Bunker, né comme je suis Hill, je ne trouve pas de
raison pour penser qu'il eût tort. Les Français assassinèrent la femme de
Pierre Toussaint, aux portes mêmes de sa maison, après l'avoir tellement
maltraitée, que la mort dût lui paraître une grâce. Son mari, un an auparavant,
avait sauvé la vie à douze cents hommes blancs. Affolé, cette fois, il jura de
sacrifier sur la tombe de sa compagne, les premiers mille prisonniers qu'il
ferait, et il tint parole.
Les français
épuisèrent toutes les forces de la torture. On attachait les noirs, dos à dos,
et on les poussait à la mer. Si quelqu'un surnageait, par hasard, on le
fusillait. On les jetait à l'eau, avec un boulet aux pieds; on les asphyxiait
dans la fumée du soufre; en les faisant mourir étranglés, pendus, sous le
fouet. Seize officiers de Toussaint furent enchaînés aux rochers dans des îlots
déserts; d'autres furent plongés à mi-corps dans des marais infects, et livrés
en pâture aux reptiles et aux insectes venimeux. Rochambeau demanda à Cuba des
chiens féroces. Lorsqu'ils arrivèrent, les jeunes filles descendirent aux quais
les recevoir, leur parurent la tête de fleurs et de rubans et les embrassèrent
avec tendresse. Réunies dans un amphithéâtre, les femmes battaient des mains
lorsqu'un noir était jeté aux chiens, et dévoré par ces bêtes dont la faim
excitait encore la fureur... Mais les noirs bloquèrent si étroitement la ville
que ces mêmes jeunes filles, dans leur misère, dévorèrent à leur tour les
chiens dont elles avaient tant fêté la bienvenue.
C'est alors
que brillent de tout leur éclat, le courage indomptable et la constance sublime
qui démontrent l'égalité des races, lorsqu'elles sont sujettes aux mêmes épreuves.
La femme romaine, dont le mari hésitait, lorsque Néron lui ordonna de se tuer,
saisit le poignard, et, se blessant mortellement, s'écria: "Paetus, il
n'est point douloureux de mourir!" Le monde rappelle ce fait avec des
larmes d'orgueil. Dans un cas semblable, un colonel noir condamné à mort
marchait en tremblant. Sa femme, saisissant une épée, se fit une blessure
mortelle et lui dit: "Homme, il est doux de mourir, lorsqu'on a perdu la
liberté".
La guerre
continuait. Napoléon envoya encore trente mille hommes; mais ses plus grands
efforts n'étaient suivis que de désastres. La vie que l'épée ne tranchait pas,
la fièvre la dévorait. Leclerc mourut. Pauline ramena en France le corps de son
mari. Napoléon la reçut à Bordeaux et lui dit: "Ma soeur, je vous avais
donné une armée et vous ne me rapportez que des cendres". Rochambeau, - le
Rochambeau de notre histoire - posté à la tête de huit mille hommes, fit dire à
Dessalines: "Quand je t'attraperai, je ne te ferai pas fusiller comme un
soldat, je ne te pendrai pas comme un blanc, mais je te ferai fouetter à mort
comme un esclave". Dessalines le chassa de champ de bataille en champ de
bataille, de forteresse en forteresse et finit par l'acculer à Samana. Il
préparait des boulets rouges pour détruire l'escadre, lorsqu'il apprit que
Rochambeau avait supplié l'amiral de couvrir ses troupes du pavillon
britannique, et le nègre, généreux, permit au vantard de s'embarquer
paisiblement.
Quelque-uns doutent encore du courage du noir. Allez en Haïti; arrêtez-vous sur
la tombe de cinquante mille soldats, les meilleurs que la France ait jamais eu,
et demandez-vous ce qu'ils pensent des armes du noir. Et si cela ne vous
satisfait pas, allez en France, au splendide mausolée des comtes de Rochambeau,
et à la tombe des huit mille vétérans qui regagnèrent leurs foyers, à l'ombre
du pavillon anglais, et interrogez-les. Et si cela ne vous satisfait point,
rentrez chez nous, et si nous étions en octobre 1839, vous pourriez parcourir
la Virginie tremblante et lui demander ce qu'elle pense du courage du noir.
Vous
pourriez encore vous rappeler ceci: Nous, Saxons, nous fumes esclaves pendant
environ quatre siècles, et nos ancêtres ne feraient jamais un signe du doigt,
pour mettre un terme à leur servitude. Ils attendirent que le christianisme et
la civilisation, que le commerce et la découverte de l'Amérique vinssent rompre
leurs chaînes. En Italie, Spartacus souleva les esclaves de Rome contre la
reine du monde. Il fut assassiné, et ses compagnons furent crucifiés. Il n'y a
jamais eu qu'une seule révolte d'esclaves couronnée de succès, et elle eût lieu
à Saint Domingue. Dieu veuille que la force et l'intelligence de notre
gouvernement écartent de notre patrie cette nécessité; qu'il sache conduire à
une liberté paisible, les quatre millions d'hommes commis à nos soins et qu'il
adopte, à la faveur de nos institutions démocratiques, une politique aussi
prévoyante que celle de l'Angleterre, et aussi vaillante que celle du noir
d'Haïti.
Le courage
du noir est assez prouvé. Parlons de sa constance. En 1803, il dit aux blancs:
"Cette île est à nous. Le pied du blanc ne doit pas la fouler". Côte
à côte s'élèvent les républiques sud-américaines, composées du meilleur sang
des compatriotes de Cervantès et de Lope de Véga. Elles sont si souvent et si
profondément bouleversées qu'il vous serait aussi difficile de reproduire leurs
décombres mouvant que de photographier les vagues de l'Océan. Cependant, à côté
d'elles, le noir a su conserver son île, sacrée pour lui. On dit que dans les
premiers temps, le gouvernement haïtien, inspiré par un patriotisme rare,
ordonna de détruire toutes les plantations de sucre qui étaient restées debout
et défendit de cultiver la canne. Il pensait que les Français étaient revenus
réduire les noirs en esclavage, attirés seulement par ces richesses que donnait
le pays.
Brûlez New
York, cette nuit, comblez ses canaux, coulez ses navires, détruisez ses rails,
effacez tout ce qui brille de l'éducation de ses enfants, plongez-les dans la
misère et l'ignorance, ne leur laissez rien, rien que leurs bras pour
recommencer ce monde... Que pourront-ils faire en soixante ans? Et encore,
êtes-vous surs que l'Europe vous prêtera son argent, tandis qu'elle n'avance
pas un dollar à Haïti. Pourtant Haïti, sortant des ruines de la dépendance coloniale
est devenu un état civilisé; il est le septième sur le catalogue du commerce
avec notre pays, et il n'est inférieur, par l'éducation et la moralité de ses
habitants, à aucune de ces îles de l'Océan indien d'Occident. Le commerce
étranger prête aussi volontiers confiance à ses tribunaux qu'aux nôtres.
Jusqu'ici ce peuple a déjoué aussi bien l'ambition de l'Espagne et la cupidité
de l'Angleterre que la politique malicieuse de Calhoum. Toussaint la fit ce
qu'elle est. Il fut habilement secondé dans son oeuvre par un groupe d'une
vingtaines d'hommes presque tous, noirs pur-sang. Ils furent grands dans la
guerre et habiles dans les affaires; mais non, comme lui, remarquables par
cette rare combinaison des hautes qualités qui font seules la véritable grandeur
et assurent à un homme la première place, parmi tant d'autres qui, au
demeurant, sont ses égaux. Toussaint fut, sans dispute, leur chef. Courage,
énergie, constance, - voilà ses preuves. Il a fondé un état si solidement que
le monde entier n'a pas pu le détruire.
Je
l'appellerais Napoléon; mais Napoléon arriva à l'Empire, servi par des serments
violés, et à travers une mer de sang. Toussaint ne viola jamais sa parole.
"Point de représailles", telle était sa noble devise, et la règle de
sa vie. Les dernières paroles adressées à son fils en France furent les
suivantes: "Mon enfant, vous reviendrez un jour à Saint Domingue. Oubliez
que la France a assassiné votre père". - Je l'appellerais Cromwell, mais
Cromwell ne fut qu'un soldat, et l'état qu'il fonda s'écroula sur sa tombe. Je
l'appellerais Washington, mais le grand natif de la Virginie eut des esclaves.
Toussaint risqua son pouvoir plutôt que de permettre la traite dans le plus
humble des hameaux soumis à sa domination.
Vous me
prendrez, sans doute, ce soir, pour un fanatique, parce que vous lisez
l'histoire moins avec vos yeux qu'avec vos préjugés; mais dans cinquante ans,
lorsque la vérité se fera entendre, la Muse de l'Histoire choisira Phocion pour
les Grecs, Brutus pour les Romains, Hampden pour l'Angleterre, Lafayette pour
la France; Elle prendra Washington comme la fleur la plus éclatante et la plus
pure de notre civilisation naissante, et John Brown comme le fruit parfait de
notre maturité; et alors plongeant sa plume dans les rayons du soleil, elle
écrira sur le ciel clair et bleu, au-dessus d'eux tous, le nom du soldat, de
l'homme d'état, du martyr Toussaint Louverture.