Discours de Thabo Mbéki le 19 novembre 2003 à UNESCO
"Comme Henry Louis Gates Jr l’a écrit dans « L’Afrique, l’art d’un continent »
: « Il est impossible de dissocier la peur de Picasso liée à une influence de
l’Afrique sur son art de la peur de l’Europe liée au masque de noirceur, à
une relation esthétique avec un continent tout entier représenté en tant que
site originel de tout ce que l’Europe n’était pas et ne voulait pas être, du
moins à partir de la fin de la Renaissance et du Siècle des Lumières ».
Depuis des siècles, l’Occident considère l’Afrique, et plus particulièrement
l’Afrique sub-saharienne, comme une source de matières premières et de main
d’œuvre bon marché. Cela se traduit nécessairement par l’exportation de
richesses hors du continent plutôt que par l’expansion de ce dernier. Quand
il y a injection de richesses sous forme d’investissements, celle-ci résulte
en de plus gros volumes de richesses à exporter.
La période d’esclavage a entraîné l’exportation massive de main d’oeuvre en
tant que facteur de production virtuellement gratuit. Pour l’Afrique, ce
fut-là une très grosse perte en capital humain qui a gravement nui à la
capacité des communautés africaines à engendrer des richesses.
En fait, l’enrichissement de l’Occident s’est fondé sur l’appauvrissement de
l’Afrique.
Le colonialisme a également cherché à s’enrichir en se procurant des matières
premières minières et agricoles au coût le plus bas possible :
- en recourant à de la main d’œuvre locale bon marché pour produire ces
matières premières, et
- en réservant les marchés africains pour les produits du pays colonisateur
d’une manière aussi exclusive que possible.
Il en a résulté un plus grand affaiblissement encore de la capacité des pays
africains à développer leurs économies, qui devenaient ainsi de simples
extensions des économies des métropoles.
La destruction de la capacité productive des colonies africaines est la
claire illustration du déclin de la production agricole intérieure, à
l’exception des cultures de rapport. Par conséquent, de nombreux pays
africains souffrent de pénuries alimentaires et sont devenus des importateurs
nets de nourriture.
La période post-coloniale n’a pas fondamentalement changé cette situation.
En réalité, le détournement des ressources de la création de richesses s’est,
d’une certaine manière, accéléré dans la période post-coloniale, étant donné
qu’il fallait davantage de ressources pour financer la nouvelle machinerie
d’Etat et pour répondre aux besoins sociaux pressants du peuple.
Les conditions d’emploi dans le secteur public incitent les gens à abandonner
tout particulièrement les activités agricoles pour trouver du travail dans
les services urbains ou le secteur public.
Il en a résulté le renforcement d’un cercle vicieux qui n’a fait qu’accentuer
le rôle périphérique et de moins en moins important de l’Afrique dans
l’économie mondiale.
Plus les Africains jouaient le rôle de source de matières premières et de
main d’œuvre bon marché, moins ils devenaient capables de briser le moule
dans lequel ils étaient enfermés.
Cela a aussi conforté une certaine image de l’Afrique, à savoir que :
- le continent n’a d’autre rôle dans l’économie mondiale que celui de
fournisseur de matières premières ;
- rien n’exige que l’Afrique dût avoir accès à la technologie moderne et aux
compétences humaines contemporaines ;
- les problèmes socioéconomiques auxquels le continent fait face doivent être
contenus en Afrique et réglés comme des problèmes de nature sociale ;
- aucune contribution à la civilisation humaine ne peut être attendue de
l’Afrique, à l’exception des arts plastiques et du spectacle et de l’habitat
naturel ;
- le continent n’a aucun rôle majeur à jouer dans le système de gouvernance
mondial.
En réalité, au fil des siècles, l’Afrique s’est définie, par nécessité, comme
un continent marginalisé. Cette définition conduit à des actions qui ne font
que marginaliser plus encore le continent.
Plus ce mécanisme de marginalisation fonctionne, plus il devient difficile de
le renverser. Cette difficulté s’applique aussi à la production, par le
continent lui-même, de ressources significatives lui permettant de renverser
ce mécanisme.
Il n’est donc pas étonnant, dans cette situation, que l’espoir des peuples
africains pour un avenir meilleur se soit mis à dépendre de la magnanimité
des autres. C’est ce qui change l’impuissance objective des peuples africains
en une acceptation subjective par eux-mêmes de leur incapacité à se prendre
en charge.
C’est pourquoi ils deviennent de moins en moins capables d’être les acteurs
conscients et déterminés à se libérer de la dépendance, de la pauvreté et du
sous-développement.
Pour mettre fin à cette tragédie humaine, il faut que les peuples africains
parviennent à se convaincre qu’ils ne sont pas et ne doivent pas être les
pupilles de tutelles bienveillantes, mais plutôt les instruments de leur
propre destin et les acteurs de l’amélioration continue de leurs conditions
de vie.
Les peuples africains doivent avoir la conviction, et c’est-là chose
essentielle, qu’en tant qu’Africains, ils ont contribué aux progrès de la
civilisation humaine et qu’ils ont encore une contribution unique et
précieuse à faire.
En dépit de ce passé négatif, l’Afrique peut et doit s’assurer d’avoir un
avenir favorable et plein de promesses.
Le point de départ est le même que celui qui a conduit à la marginalisation
de l’Afrique.
Le rôle stratégique de l’Afrique au sein de la communauté mondiale est, en
partie, défini par le fait que le continent est une base de ressources
indispensable pour l’humanité toute entière, comme elle l’est depuis de
nombreux siècles.
Cette base de ressources peut se diviser en trois parties. La première
concerne le riche ensemble de minerais et de plantes que l’on trouve un peu
partout sur le continent. C’est là un fait avec lequel le monde est familier.
La seconde partie concerne le poumon écologique que constituent les forêts
tropicales et l’absence virtuelle d’émissions de gaz polluant
l‘environnement. L’importance de ces deux derniers facteurs n’est apparue que
récemment, lorsque l’humanité a commencé à comprendre l’importance capitale
de l’écologie.
La troisième partie concerne les sites paléontologiques et archéologiques
contenant les preuves de l’évolution de la terre, de la vie et de l’espèce
humaine, les habitats naturels offrant une large variété de flore et de
faune, et les grands espaces inhabités qui sont la caractéristique du
continent. La richesse naturelle de l’Afrique commence seulement maintenant à
prendre de la valeur pour elle-même, sortant ainsi du champ étroit de la
science et de l’intérêt qu’elle suscite auprès des musées et des
conservateurs.
Ce qui était présenté comme la transformation subjective des Africains en
sous-espèce humaine, processus complexe qui s’est accompli au cours de
nombreux siècles, constitue un autre défi pour les Africains.
Nous devons tous relever le défi capital qui est celui d’accepter
qu’historiquement, cette transformation idéologique des Africains s’est
vraiment produite, sans chercher à blâmer ou juger.
Le dogme qui fait des Africains une strate inférieure de la hiérarchie
humaine, compris comme une évidence, a donné la possibilité à ceux qui se
considéraient comme supérieurs aux Africains de traiter ces derniers comme
des êtres naturellement inférieurs.
Quand une technologie supérieure, une organisation meilleure et des
convictions inhumaines ont permis aux Européens de vaincre les Africains et
d’en faire des esclaves, le succès objectif de ce processus a confirmé la
conviction subjective des Européens quant à l’infériorité des Africains.
En outre, la soumission apparente des Africains par rapport à la domination
des vainqueurs a prouvé aux Européens qu’ils avaient un droit naturel à
exercer une autorité sur les Africains.
Toutes les rebellions africaines dans ces circonstances, historiquement
destinées à échouer, ont servi d’affirmation à l’évidence que les Noirs ne
pourraient jamais vaincre les Blancs. Chaque soulèvement qui a échoué a
confirmé que, même lorsque les Noirs recourent à la force, la relation fixée
et prédestinée existant entre supérieurs et inférieurs, entre dominants et
dominés, entre maître et serviteur, ne pouvait être changée.
C’est ainsi que, pendant un certain temps, l’histoire a été poussée par la
force puissante d’une prophétie en train de se réaliser. La seule chose qui
pouvait faire ignorer cette prophétie était une preuve concrète montrant que
cette prophétie était fausse, une démonstration, tout particulièrement faite
au maître, que le serviteur est tout aussi humain que son maître lorsqu’il
cesse d’être un serviteur.
Pour parvenir à ce résultat, les Africains devaient se soulever contre la
colonisation européenne et réussir.
Le succès durable de cette rébellion, et non la rébellion en elle-même, si
héroïque fut-elle, a été le facteur décisif mettant fin à la superstition
selon laquelle il existait un ordre naturel des choses qui imposaient que les
Blancs soient supérieurs et les Noirs inférieurs.
La possibilité des Africains à se gouverner eux-mêmes et à gouverner les pays
indépendants qui sont devenus leurs pays à la suite de leur rébellion s’est
traduite par la capacité pour eux à utiliser les ressources du continent
autrement que comme moyen donné à d’autres pour coloniser le continent.
Les Africains ont ainsi pu utiliser ces ressources pour leur bénéfice propre.
Lorsque le pouvoir politique est passé des mains des puissances coloniales
aux mains des pays anciennement colonisés, un lourd fardeau est tombé sur les
épaules de ces derniers car ils devaient prouver alors qu’ils pouvaient
remplir leurs fonctions de manière à servir les intérêts des masses
africaines anciennement oppressées. Il leur fallait faire ceci dans une
situation dans laquelle les puissances étrangères voyaient la défense de
leurs intérêts dans les Etats nouvellement indépendants comme une partie
essentielle de leurs « intérêts nationaux ». Ces derniers étaient aussi
définis par la réalité de la guerre froide engendrée par la rivalité et le
conflit Est-Ouest.
Les anciennes puissances coloniales et autres acteurs dominants au sein de la
communauté mondiale avaient donc intérêt à ce que les Etats nouvellement
indépendants ne deviennent pas forts au point de devenir des acteurs
véritablement indépendants. Elles souhaitaient plutôt que les Etats nouvellement
indépendants ne puissent agir d’une manière qui pourrait menacer leurs «
intérêts nationaux » résiduels ou les conduirait dans le mauvais « bloc
idéologique », dans le contexte du conflit Est-Ouest.
Il en a résulté une situation dans laquelle les puissances dominantes étaient
prêtes à mal se conduire dans les anciennes colonies en vue de garantir la
protection de leurs intérêts au sens large.
Les puissances coloniales étaient aussi obligées de maintenir consciemment la
dépendance envers elles des Etats nouvellement indépendants pour pouvoir
atteindre leur objectif stratégique qui était de protéger leurs intérêts.
Etant donné leur faiblesse relative, un grand nombre de ces Etats
nouvellement indépendants avait des possibilités très limitées d’être autre
chose que dépendants. Plus ils devenaient dépendants, plus les intérêts des
puissances dominantes étaient garantis et plus gravée encore devenait la
vision selon laquelle les Africains représentaient un ordre inférieur de
l’humanité.
Par conséquent, les puissances dominantes ont cherché leurs intérêts, ce qui
a conduit à une situation dans laquelle l’indépendance des anciennes colonies
africaines signifiait que ces Etats nouvellement indépendants n’avaient pas
la possibilité d’avoir le contrôle des ressources africaines pour le
développement de l’Afrique.
Il est donc devenu nécessaire aux pays métropolitains d’apporter leur aide à
leurs anciennes dépendances, renforçant ainsi plus encore la dépendance des
Africains vis-à-vis de leurs anciennes puissances coloniales.
Pour les peuples africains, l’absence de développement durable indigène a été
la cause de souffrances continues et entraîné la persistance de mesures
étatiques visant à assurer que les masses qui souffraient ne se révoltent pas
contre leurs nouveaux dirigeants.
Ironiquement, cela a signifié pour les pays développés que l’instabilité
apparemment endémique des pays africains a menacé la réalisation de leurs
objectifs stratégiques visant à assurer leurs intérêts économiques en Afrique
et à garantir l’allégeance politique des pays africains.
Cela nous conduit à l’identification d’un objectif stratégique d’une
importance capitale à la fois pour l’Afrique et pour le reste du monde, à
savoir que l’Afrique a besoin d’un ordre politique et d’un système de
gouvernance qui pourraient comme suit :
- Etre légitimes et avoir le soutien et la loyauté des masses africaines
- Etre assez forts pour défendre et promouvoir les intérêts souverains de ces
masses
- Aider au développement de ces mêmes masses
- Avoir la capacité d’assurer la réalisation de ces objectifs, y compris par
une interaction avec les divers processus mondiaux caractérisant l’économie
mondiale.
Les bienfaits pour l’Afrique en sont évidents. Cependant, ils sont également
importants pour le reste du monde car ils garantiraient des conditions
stables et prévisibles en Afrique, en régissant l’interaction durable entre
le reste du monde et la base de ressources africaine mondialement
stratégique.
De plus, ceci est capital pour le reste du monde car ce serait un coup majeur
ainsi porté contre le marché noir mondial et le grand banditisme, étant donné
la mondialisation de ces deux phénomènes.
A cet égard, et pour relever les défis que posent la pauvreté, le
sous-développement et la marginalisation, l’Afrique et le reste de la
communauté internationale ont besoin de s’assurer que l’Afrique passe bien,
dans son évolution politique, de l’esclavage, du joug colonial et de la
dépendance néo-coloniale à une indépendance et à une démocratie véritables.
Ce n’est que dans ces conditions que l’Afrique et le monde parviendront,
grâce à leurs efforts, à vaincre le sous-développement africain.
Après avoir déterminé les raisons passées et présentes de la position
actuelle de l’Afrique, les dirigeants africains se sont engagés à mettre en
œuvre le projet de renaissance du continent africain, à l’aube de ce siècle
et du nouveau millénaire.
Les dirigeants africains, qui ont l’honneur d’être à la tête du continent en
raison du mandat que le peuple leur a donné, ont déclaré que ce siècle devait
être le siècle africain. Nous avons décidé que, quel qu’en soit le coût, il
était à la fois possible et nécessaire d’assurer que l’Afrique ait un avenir
favorable et plein de promesses.
L’ultime objectif de cette initiative africaine est de changer la nature et
l’architecture du système de gouvernance international, ainsi que la vision
de l’Afrique, fondée, comme nous l’avons dit plus haut, sur une prédiction
qui se réalise.
Nous puisons notre force dans les réalisations africaines en matière d’art,
de culture, de sciences naturelles et philosophico-religieuses résultant de
l’esprit africain au fil des siècles.
Nous voudrions rappeler à cet égard les civilisations avancées de Mapungubwe
et du Grand Zimbabwe en Afrique australe, ainsi que les universités
florissantes d’Afrique du Nord qui, des siècles durant, ont été à la pointe
du savoir et de l’enseignement. Nous souhaitons également rappeler les
manuscrits de Tombouctou, documents anciens qui détiennent la clé de certains
des secrets de l’histoire et du patrimoine culturel du continent africain.
Ces manuscrits sont le témoignage écrit de la compétence des érudits et
universitaires africains, dans des sujets tels que l’astronomie, les
mathématiques, la chimie, la médecine et la climatologie au Moyen-Age,
démentant ainsi la vision historique conventionnelle selon laquelle l’Afrique
serait un continent qui ne possèderait qu’une tradition orale.
Pour les dirigeants africains, il est clair que le continent a besoin de se
repositionner pour répondre au système économique international qui a, depuis
longtemps, exclu le continent africain de la vie économique mondiale, si ce
n’est en tant que fournisseur de matières premières et de main d’œuvre bon
marché.
Quand l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) a été créée en 1963, son
objectif premier était de libérer le continent de la tyrannie coloniale. La
fin de l’apartheid en Afrique du Sud en 1994 a constitué le point
d’achèvement de ce mandat historique. Toutefois, cet achèvement a mis en
valeur les faiblesses de l’organisation par rapport aux nouveaux défis que le
continent doit relever.
Il fallait, après la colonisation et la libération du continent, une nouvelle
réponse aux défis nationaux, continentaux et internationaux auxquels devaient
faire face non seulement l’Afrique dans son ensemble, mais aussi les pays et
régions spécifiques.
C’est ainsi qu’en 2002, a été créée l’Union Africaine (UA), en tant que
nouvel instrument du continent conduit par de nouveaux dirigeants africains,
dont le mandat diffère de celui de l’OUA. L’Union Africaine a, de par son
Acte Constitutif, été créée en vertu du droit des pays africains. Le
Parlement pan-africain confère à l’Union Africaine les pouvoirs d’établir les
normes qui seront appliquées.
La Cour de Justice Africaine applique les dispositions prévues dans l’Acte
Constitutif. La souveraineté nationale ne peut plus servir de couverture à
des abus flagrants, comme le génocide. Il y aura désormais une base saine
permettant d’empêcher de telles violations.
Nos efforts en tant qu’Africains pour sortir le continent de son état actuel
de stagnation a trouvé son expression finale dans le plan socioéconomique
pour l’Afrique, le Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique
(NEPAD).
Ce plan de développement global traite à la fois des conditions nécessaires
matérielles et immatérielles visant à mettre fermement l’Afrique sur la voie
du développement.
Les dirigeants africains ont conçu le NEPAD pour en faire, en partie, une
réponse subjective à notre croyance selon laquelle nous sommes inférieurs,
rompant ainsi métaphoriquement avec la propre complicité de l’Afrique dans
son oppression et mettant ainsi fin à la prédiction qui se réalise.
Les prescriptions, donations, aide et assistance, auparavant acceptées sans
arrière- pensées et sans trop de questions, avec reconnaissance et la
déférence requise, en provenance d’agences et d’amis internationaux, ont
laissé la place à l’investissement par l’Afrique de ses maigres ressources
dans son propre développement, dans des domaines identifiés pour leur impact
potentiel sur le développement humain pour surmonter les défis auxquels le
peuple doit faire face. L’Afrique a maintenant la responsabilité de définir
ses maux et de trouver des solutions avec des stratégies qui sont les
siennes.
Le succès croissant du NEPAD et le dynamisme croissant sur le continent en
matière de développement devrait, entre autres choses, résulter dans une
situation où l’Afrique sera en mesure de participer à la construction d’un
monde moderne.
De telles affirmations nous rappellent Lord Alfred Tennyson qui disait :
« L’ordre ancien change, faisant place au nouveau, et
la volonté de Dieu s’accomplit de bien des manières, de crainte qu’une bonne
coutume ne vienne corrompre le monde »
(The Passing of Arthur).