Sagesse de Cheick Anta Diop
"Je
crois que le mal que l’occupant nous a fait n’est pas encore guéri, voilà le
fond du problème. L’aliénation culturelle finit par être partie intégrante de
notre substance, de notre âme et quand on croit s’en être débarrassé on ne l’a
pas encore fait complètement.Souvent
le colonisé ressemble un peu, ou l’ex-colonisé lui-même, à cet esclave du
XIXème siècle qui libéré, va jusqu’au pas de la porte et puis revient à la
maison, parce qu’il ne sait plus où aller. Il ne sait plus où aller... Depuis
le temps qu’il a perdu la liberté, depuis le temps qu’il a apprit des réflexes
de subordinations, depuis le temps qu’il a apprit à penser à travers son maître
(...) Toutes
les questions que vous m’avez posé reviennent à une seule. Quant est ce que les
blancs vous reconnaîtront-ils ? Parce que la vérité sonne blanche. Mais
c’est dangereux ce que vous dites parce que si réellement l’égalité
intellectuelle est tangible, l’Afrique (et la diaspora africaine) devrait sur
des thèmes controversés (tels que l’origine africaine de la première
civilisation humaine), être capable d’accéder à sa vérité par sa propre
investigation intellectuelle et se maintenir à cette vérité, jusqu’à ce que
l’humanité sache que l’Afrique ne sera plus frustrée, que les idéologues
perdront leur temps, parce qu’ils auront rencontré des intelligences égales qui
peuvent leur tenir tête sur le plan de la recherche de la vérité.
Mais
vous êtes persuadé que pour qu’une vérité soit valable et objective, il faut
qu’elle sonne blanche. Mais ça, c’est un repli de nôtre âme qu’il faut faire
disparaître (...) Moi, si je n’étais pas intiment persuadé de la capacité de
chaque race à mener sa destinée intellectuelle et culturelle, mais je serai
déçu, que ferions nous dans le monde. S’il y avait réellement cette
hiérarchisation intellectuelle, il faudrait nous attendre à notre disparition
d’une manière ou d’une autre. Parce que le conflit, il est partout jusque dans
nos relations internationales les plus feutrées. Nous menons et on mène contre
nous le combat le plus violent, plus violent même que celui qui a conduit à la
disparition de certaines espèces. Il faut justement que votre sagacité
intellectuelle aille jusque là (...) Il n’y a qu’un seul salut, c’est la
connaissance directe et aucune paresse ne pourra nous dispenser de cet effort
(...)
A
formation égale, la vérité triomphe. Formez-vous, armez-vous de sciences
jusqu’aux dents (...) et arrachez votre patrimoine culturel. Ou alors
traînez-moi dans la boue, si quand vous arrivez à cette connaissance directe
vous découvrez que mes arguments sont inconsistants, c’est cela, mais il n’y a
pas d’autre voie".
ENTRETIEN DE CHARLES S. FINCH AVEC CHEIKH ANTA
DIOP
Cette rencontre imminente avait quelque chose à la
fois d'irréel et d'audacieux; nous allions rencontrer l'homme, le Dr Cheikh Anta
Diop, qui doit être considéré comme le pharaon des études kamitique et
africaines et dont les recherches audacieuses et inspirées en égyptologie, en
linguistique africaine, en politologie, en histoire africaine, en anthropologie
auront assurément des répercussions sur des siècles avenir. (propos de Charles
S.FINCH)
Finch: Comment se fait-il que vous ayez écrit
"Civilisation ou Barbarie"
Diop: "Civilisation ou Barbarie" est pour moi une sorte de résumé
de tout mon travail dans lequel j'essaie d'examiner le thème du progrès dans
l'étude des sciences sociales. Et c'est pour cela que j'ai parlé d'anthropologie
et de berceau de l'humanité et que j'ai démontré que l'ensemble des découvertes
donne une image plus claire du passé, que l'Afrique n'est pas seulement le
berceau de l'humanité, mais que les autres races, en particulier la race blanche
apparaît après la race noire en Europe occidentale. Par la même occasion, j'ai
aussi travaillé sur le thème de l'évolution des sociétés pour montrer que même
avec la culture romaine.....il y a des choses en commun. Là aussi, je crois
qu'il y a un certain rapport sur le plan philosophique. J'ai essayé, autant que
possible, de faire le lien entre l'élément africain de la philosophie grecque et
la philosophie africaine elle-même.
Finch: Comment ce livre a-t-il été accueilli dans le milieu
universitaire?
Diop: Il y a toujours
un silence de rigueur. À juste raison ? Bien sûr, du point de vue technique, le
livre, comme tous les travaux scientifiques, n'est pas parfait. Cependant, il
est difficile de le critiquer. J'ai été sincèrement impressionné par les jeunes
chercheurs noirs américains - les professeurs Finch, Clarke, Van sertima, Spady.
Vous êtes une pléiade de Noirs américains qui êtes en route pour apporter une
énorme contribution. Bruce Williams aussi. Nous l'appelons "le maillon
manquant".
Finch: Pouvez-vous parler un peu de ce qui vous a poussé à étudier
l'histoire?
Diop: Bien sûr. Je me
destinais à une carrière purement scientifique. J'avais reçu une éducation qui
faisait de moi un Africain instruit, mais pas cultivé, et j'ai ressenti un vide
culturel. Mon désir de connaître mon histoire, ma culture, mes problèmes
personnels (c'est-à-dire mon besoin de me réaliser en tant qu'être humain) m'a
mené à l'histoire. Toutefois, je pensais que mes amis auraient fait le travail
pour moi, à ma place, mais quand je me suis redu compte que rien ne se faisait,
je m'y intéressais davantage. Après la guerre, je voulais devenir
ingénieur-conseil en aéronautique.
Finch: Quels furent les premiers obstacles
rencontrés?
Diop: Comme
d'habitude, un manque de compréhension général à cette époque parce qu'il
s'agissait d(un nouveau point de vue. Deuxièment, nous ne savions rien de ce qui
se faisait chez les anglophones. Nous étions complètement coupés des États-Unis
et la plupart du monde anglo-saxon. Vous auriez peine à croire à quel point la
communication lorsqu'il s'agit de la reconstruction, de l'unité noire fait
défaut. Nous ne savions presque rien de ce qui se passait de l'autre côté
de l'atlantique. A cette époque, il y avait dans le monde africain le même
esprit de révolte qu'aux USA, mais c'était tout. À cause de ce manque de
communication, nous n'avions rien du point de vue
scientifique.
Finch: On dit que vous descendez de la lignée des griots Wolof.
Est-ce vrai?
Diop: Non. C'est faux,
mais cela ne m'offense pas.
Finch: Pouvez vous expliquez votre théorie des "deux berceaux":
celui du nord et celui du sud.
Diop: À cette époque
on avançait en sociologie une théorie comme quoi la culture noire était
inférieure à la culture occidentale et à toutes les autres en fait. Même les
sociologues les plus compétents défendaient ce concept. Par exemple, la famille
matriarcale, où la mère domine, était considérée comme inférieure aux
autres.Cependant, lorsque nous étudions les différentes cultures en remontant
leurs berceaux, nous voyions combien c'était ridicule et c'est pourquoi j'ai
étudié la culture africaine "dans sa totalité et dans son berceau ". Cette étude
a été faite pour la première fois avec une précision et une profondeur nouvelle
que ne nous avait pas donné l'ethnologie occidentale. Je crois que c'est
seulement en faisant cet effort de comparaison et d'étude que l'on
éclairera les premières structures sociales de l'humanité.
Finch: Quelle est la relation entre la théorie monogénétique et
celle des deux berceaux?
Diop: Il est certain
que l'homme est né en un seul endroit. C'est un fait. On a tendance à croire que
l'humanité à plusieurs berceaux, mais c'est scientifiquement faux. En
anthropologie préhistorique, on ne trouve aucune preuve appuyant la thèse
polygénétique, mais tout nous mène à la thèse monogénétique. S'il y avait eu
plusieurs centres de développement de l'humanité, il y aurait eu des fossiles
plus anciens. Prenons le cas de l'Amérique par exemple. Si elle avait traversé
toutes les phases de transition, il y aurait eu des fossiles pour témoigner,
mais les fossiles africains sont beaucoup plus anciens. Nulle part ailleurs,
dans le monde, que se soit en Asie ou en Europe, on ne peut trouver des preuves
du contraire. Les recherches les plus sérieuses montrent que tous remontent à
l'Afrique. Les Américains le découvrent actuellement. On est en train de trouver
toutes les pièces manquantes.
Finch: Pouvez-vous expliquer les trois facteurs de votre travail
de façon plus détaillés, les facteurs historique, psychologique et
linguistique?
Diop: Oui, il y a
plusieurs facteurs qui contribuent à la cohésion d'un peuple. Le premier est la
communauté historique. En fait, bien qu'une fraction de la population africaine
ait été déracinée et transportée vers les États-Unis, nous découvrons
aujourd'hui notre souche commune et les liens rompus de notre communauté. Ces
liens que nous sommes en train de découvrir remontent à très loin, avant même la
naissance de la civilisation égyptienne. C'est ce lieu historique qui nous unit
et fait la différence. Si vous avez visité des pays comme le Japon, la
Scandinavie, vous verrez une communauté historique. Il ont fait leur propre
histoire locale. Le fait d'avoir vécu dans le même berceau nous a moulés et
transformés. Instinctivement, nous ressentons, les même choses par rapport aux
mêmes réalités ( nous avons les mêmes réponses sensorielles par rapport....).
Par exemple, un noir américain et ont africain ont des rythmes semblables, et le
même rapport à la nature. Ils ont le même sens de l'unité et ce potentiel
d'unité est la conséquence d'une histoire partagée. Le troisième est l'unité
linguistique. On peut perdre sa langue ici et là mais nous voyons que les deux
autres unités sont fondamentales. Même, quand on a perdu sa langue, les deux
autres unités suffisent à assurer la cohésion d'une race. Voilà pourquoi
aujourd'hui, les lois de la communauté font partie de la culture. Pour
expliciter cela, observons les israélites. Ils sont en train de réapprendre
l'hébreu. Si nous entamons l'étude des langues africaines, nous serons frappés
par la facilité avec laquelle nous les apprenons. D'après ce que je vois, je
suis sûr que quelque chose est en train de se déclencher, ou va se déclencher
pour les Noirs américains dans un proche avenir. Je pense qu'il y a beaucoup de
langues importantes comme le Swahili, que les Africains essaient de réapprendre,
afin de pouvoir communiquer entre eux. Toutes ces langues ont la même
origine.
Finch: L'une de vos thèses majeures dit que les Africains de
l'ouest viennent d'Égypte ou de la vallée du Nil. Pourriez-vous exposer les
preuves linguistiques et culturelles ainsi que la mythologie comparative sur
laquelle s'appuie cette thèse ?
Diop: Oui. Si je
considère la langue que l'on trouve sur la côte atlantique, comme
Wolof........(ici Diop cite d'autres langues, mais c'est inaudible sur la
cassette), la relation avec l'Égypte est évidente, depuis l'époque des pyramides
jusqu'à la période classique. Le Wolof, par exemple, a évolué et s'est étendu.
Il a beaucoup moins évolué que les langues romanes. J'explique cela par le fait
que l'Afrique (avant la traite des esclaves), était beaucoup moins déracinée en
tant que pays. Elle n'a jamais connu les invasions barbares qui ont déraciné les
sociétés européennes et introduit le latin qui a donné aux langues une "touche"
de romanité. Cela ne s'est pas produit en Afrique; voilà pourquoi la langue,
d'un point de vue grammaticale, est moins compliquée puisqu'elle est passée de
l'égyptien aux autres langues africaines. Il y a eu des déplacements de
populations en Afrique qui ont amené des changements, des modifications dans la
langue, mais pas autant que chez les Européens.
Finch: J'aimerais que vous nous parliez de récentes découvertes
qu'a fait Bruce Williams sur le royaume de Ta Seti. Qu'en
pensez-vous?
Diop: De toute façon,
c'est très important ce que Bruce Williams a rapporté c'est la pièce
maîtresse...qui relève qu'il y a eu trois générations avant la première
dynastie. Même de nos jours il y a des jeunes chercheurs comme VERCOUTTER, qui
ont trouvé une nouvelle poterie prédynastique. Des découvertes faites entre le
Soudan et la région du delta montrent qu'une civilisation a effectivement
remonté la vallée, du sud au nord, et c'est cela qui donne du poids aux
découvertes de Bruce Williams.
Finch: Avez-vous réussi à obtenir des peaux de momies
égyptiennes?
Diop: Non. Il ne me
les ont pas données, mais je les ai vues. Il m'ont donné un millimètre. Elle
était noire, noire, plus noire que moi. Tous les échantillons que j'ai rapportés
ont été pris sur des momies que j'ai examiné au caire en 1974. Toutes sont des
préparations microscopiques. Certains remontaient à la troisième dynastie. Il
s'agit des momies rapportées par Mariette. Elles sont toutes au London Museum.
J'ai découvert que beaucoup d'autres gens avant moi avaient fait les mêmes
recherches que moi, mais ils n'avaient jamais publié leurs résultats. Je le sais
parce que j'ai trouvé la peau de beaucoup de momies complètement raclées. Avec
la peau, on peut savoir.
Finch: parlons du débat de l UNESCO de 1974, mené par le
professeur Obenga et vous-même.Où en est ce débat ?Il y avait d'autres
professeurs contre vous.Gamel Mokhtar, par exemple. Ont-ils changé d'avis
depuis?
Diop: Ils savent
qu'ils n'ont pas donné une version conforme aux faits.Ils ont menti. C'est
une question d'éducation.Ils difficile pour eux de la reconnaître
officiellement, à cause de la domination culturelle d'une race sur une autre.
Ils le feront aussi longtemps qu'il y aura discrimination contre les noirs.
Lorsque nous discutons de ce problème d'un point de vue scientifique autour
d'une table, nous sommes en minorité. Vous avez vu le résultat du débat. C'est
très important. C'est pour cela que nous avons publié le chapitre du second
livre sans rien changer à nos découvertes. Cette conférence était nécessaire et
c'est moi qui ai demandé qu'elle se réalise au Caire. J'étais responsable. Je
leur ai dit qu'ils allaient écrire un livre qui aurait une portée
internationale. Il n'y a aucune raison de sacrifier la vérité. Rencontrons-nous
au Caire, leur ai-je dit; nous discuterons calmement du problème et on
saura la vérité. Au cas où ils ne voudraient pas le faire, je serais le premier
à m'excuser. Et vous connaissez la suite.Ce qu'ils disent lorsqu'ils sont
ensemble n'a aucune importance pour moi.
Finch : Quelles sont les orientations des prochaines études ?
Est-ce la vallée du Nil, l'Égypte, la Lybie ou le reste de l'Afrique ?Où nous
mènerons les recherches historiques et culturelles ?
Diop : Je crois que le
développement de l'Égyptologie doit partir d'une connaissance directe de
L'Égyptien. C'est en ayant cette connaissance directe que nous pouvons sortir du
cercle vicieux, laisser tomber ces débats et redonner aux l'africains le
contrôle de leur véritable histoire. Les Africains sont à la recherche de leur
âme, leurs émotions, leur mode de pensée. Ils essaient de redécouvrir et
d'effacer tout ce qui est complexe et confus. C'est pareil pour les noirs
américains et toutes les autres races noires. C'est seulement par le biais des
découvertes scientifiques que l'on peut vraiment triompher. L'occident n'a pas
continué à regarder l'Égyptologie à la lumière des nouvelles découvertes. Tant
pis pour eux. Cette nouvelle conception ne peut avancer qu'avec le progrès des
études africaines et nous devons aller jusqu'au bout, avec davantage de
détermination pour faire avancer ces recherches.