Sagesse de tierno Bokar
«Le
monde visible n'est qu'un gigantesque trésor de paraboles, un livre d'images à déchiffrer. Mais qu'il
faut savoir interpréter.
Rien de plus direct, de moins
systématique.
Tierno veut à ses disciples - à ses
"frères réfléchis" - un cœur ouvert, de la bonne volonté, une âme
ardente. Il faut chercher sans relâche les choses spirituelles, les seules
durables :
«L'esprit humain tient à la
beauté, mais persiste à rester à la surface des choses, où il n'est pas
d'harmonie permanente. La féerie des nuages multicolores qui fêtent le lever ou
le coucher du soleil disparaît en quelques instants, la beauté physique
s'estompe avec le crépuscule de la vieillesse...
«Toi, adepte venu au seuil de la
zaouïa où nous souhaitons voir briller la flamme sacrée du bon conseil, sache
que la beauté matérielle se fane rapidement, elle ne peut être qu'éphémère et
illusoire. Détourne tes efforts de sa poursuite mais applique-les à la conquête
de la beauté véritable, permanente, la beauté morale qui fleurit dans le champ
de l'Esprit.»
Cherche encore car
qui cherche trouve
«Cherche à travers les ténèbres
de la vie matérielle et l'étoile brillante (Coran: Sourate 83, verset 3) te
guidera vers le jardin des beautés réelles et éternelles.»
Le contenu de l'enseignement de
Tierno Bokar, il est, dans son évangélique simplicité, facile à définir.
C'est d'abord, bien entendu,
l'amour de Dieu et l'unicité de Dieu. C'est la base, l'alpha et l'oméga de la
révélation : Ecris le nom divin face à ta couche de façon qu'elle soit le
matin, au réveil la première chose qui s'offre à ta vue.
«Au lever prononce-le avec
ferveur et conviction comme le premier mot sortant de ta bouche et frappant ton
oreille. Le soir à ton coucher, une fois étendu fixe-le comme le dernier objet
entrevu avant de sombrer dans le sommeil. A la longue, la lumière contenue dans
le secret des quatre lettres (°) se répandra sur toi et une étincelle de
l'essence divine enflammera ton âme... Répéter sans cesse le nom d'Allah ou la
formule attestant l'unicité de Dieu est un sûr moyen d'introduire en soi à
souffle qui entretiendra en nous la chaleur mystique.»
(°) Allah s'écrit en arabe
avec un alif, deux lam et un ha.
«Il y a des degrés dans la
connaissance religieuse, celle des croyants ordinaires, "blottis dans un
petit coin de la tradition", puis celle de ceux qui se sont engagés
résolument dans la voie qui conduit à la vérité, où l'homme et les autres êtres
vivants se réconcilient dans la paix.
Mais la troisième, qui la décrira
?»
«Lumière sans couleur, obscurité
brillante, c'est, enfin, le séjour de la totale Vérité : Ceux qui ont le
bonheur de parvenir au degré de cette lumière perdent leur identité et
deviennent ce que devient une goutte d'eau tombant dans le Niger ou plutôt dans
une mer infiniment vaste en étendue et en profondeur... Mais l'union divine
ne dispense pas, bien au contraire, de la pratique du devoir moral, qui se
résume en peu de mots : amour, charité, pitié, tolérance.»
Un poussin tombé du
nid
Un jour, en 1933, au cours d'une
leçon de théologie, un poussin d'hirondelle tombe d'un nid fixé au plafond.
Tout attristé de l'indifférence générale, Tierno Bokar interrompit son exposé
et dit: "Donnez-moi ce fils d'autrui."
Il examine le petit oiseau qu'il
venait d'appeler si humainement "fils d'autrui", reconnaît que sa vie
n'était pas menacée et s'écrie : "Louange à Dieu dont la grâce prévenante
embrasse tous les êtres." Puis levant les yeux, il constata que le nid
était fendu et que d'autres petits risquaient encore de tomber.
Aussitôt, ayant demandé du fil,
il grimpe sur un escabeau improvisé et raccommode à l'aiguille le nid
endommagé, avant d'y replacer l'oisillon. Puis, au lieu de reprendre son cours,
il dit: "Il est nécessaire que je vous parle de la charité, car je suis
peiné de voir qu'aucun de vous ne possède en suffisance cette vraie bonté de
cœur.
Et cependant quelle grâce!
Si vous aviez un cœur charitable,
il vous eût été impossible de continuer à écouter une leçon quand un petit être
misérable à tous les points de vue vous criait au secours et sollicitait votre
pitié : vous n'avez pas été ému par ce désespoir, votre cœur n'a pas entendu
cet appel.
«Eh bien, mes amis, en vérité,
celui qui apprendrait par cœur toutes les théologies de toutes les confessions,
s'il n'a pas de charité dans son cœur, ses connaissances ne seront qu'un bagage
sans valeur.»
«Nul ne jouira de la rencontre
divine, s'il n'a pas de la charité au cœur. Sans elle, les cinq prières
canoniques sont des gestes purement matériels sans valeur religieuse ; sans
elle le pèlerinage au lieu d'être un voyage sacré devient une villégiature sans
profit. Si j'avais à symboliser la religion, je la comparerais à un disque en
vannerie dont l'une des faces est amour et l'autre charité.»
Cet épisode est d'autant plus
remarquable que la pitié envers les animaux tient bien peu de place dans les
religions monothéistes, il y a toutefois d'heureuses exceptions individuelles.
La violence : un
pis-aller
Pour Tierno Bokar la violence est
un scandaleux et inutile pis-aller:
«Si l'on tue par les armes
l'homme qu'anime le Mal, ce dernier bondit hors du cadavre qu'il ne peut plus
habiter et pénètre par les narines dilatées dans le meurtrier pour y reprendre
racine et redoubler de puissance. C'est seulement quand le Mal est tué par l'Amour
qu'il l'est pour toujours ...»
Questionné sur la guerre sainte,
il avoue : "Personnellement je n'admire qu'une seule guerre, celle qui a
pour but de vaincre en nous nos défauts..."
"Parmi ceux-ci l'orgueil
reste un des plus malfaisants :
"Notre planète n'est ni la
plus grande ni la plus petite de toutes celles que Notre Seigneur a créées...
Nous ne devons nous croire ni supérieurs, ni inférieurs à tous les autres
êtres.
"Les meilleures des
créatures seront parmi celles qui s'élèvent dans l'amour, la charité et
l'estime du prochain. Celles-là seront lumineuses comme un soleil montant tout
droit dans le ciel.
«L'humilité nécessaire conduit au
sentiment de la fraternité humaine et à cette haute certitude que les chemins
divers peuvent conduire à une unique Vérité. Grande et difficile leçon que
refusent tous les fanatismes mais qu'inlassablement répétera Tierno Bokar.»
«Frère en Dieu, venu au seuil de
notre zaouïa, cellule d'Amour et de Charité, ne querelle pas l'adepte de Moïse
ni celui de Jésus, car Dieu a témoigné en faveur de leurs prophéties.
- Et les autres ?
- Laisse-les entrer et même
salue-les fraternellement pour honorer en eux ce qu'ils ont hérité d'Adam... il
y a en chaque descendant d'Adam une parcelle de l'Esprit de Dieu. Comment oserions-nous
mépriser un vase renfermant un tel contenu?»
«L'arc-en-ciel doit sa beauté aux
tons variés de ses couleurs. De même, nous regardons les voix des croyants
divers qui s'élèvent de tous les points de la terre, comme une symphonie de
louanges à l'adresse d'un Dieu qui ne saurait être que l'Unique.
Un homme, quelle que soit sa
race, dès que l'adoration illumine son âme, celle-ci prend l'éclat du diamant
mystique. Ni sa couleur, ni sa naissance n'entrent en jeu.»
Message résolument universaliste
on le voit, et qui rejoint aisément celui des prophètes d'Israël, celui de
l'Évangile, celui d'un Ramakrisna ou d'un Vivekananda dans leur essentielle
affirmation que l'Esprit souffle où il veut et qu'il y a "plusieurs
demeures dans la maison de mon père."
Tierno Bokar avait disparu
derrière le mur d'argile, souriant au nid d'hirondelle et retournant à son
travail de brodeur.
Paroles de Sage
La Charité
«Celui qui
apprendrait par cœur toutes les thérologies de toutes les confessions, s'il n'a
pas la charité dans son cœur il pourra considérer ses connaissances comme un
bagage sans valeur. Nul ne jouira de la rencontre divine, s'il n'a pas de
charité au cœur. Sans elle les cinq prières sont des gesticulations sans
importance. Sans elle le pèlerinage est une promenade sans profit.»
Dieu
«Dieu est l'embarras des
intelligences parce que tout ce que tu conçois dans ta pensée et matérialises
par ta parole comme étant Dieu, cesse pas là-même d'être Dieu, pour n'être plus
que ta propre manière de le concevoir. Il échappe à toute définition.»
Foi et incroyance
«La foi et l'incroyance sont
comme deux champs contigus. La prière marque leur limite. Celui qui prie est
appelé fidèle, quel que soit le poids de ses péchés. Celui qui ne prie pas est
infidèle, quelle que soit la sagesse de sa vie.»
Parcelle de lumière
«Tout homme bon ou mauvais est le
dépositaire d'une parcelle de lumière.»
La Vérité
«Il y a trois vérités
: Ta vérité, ma vérité et la vérité.»
La Vie et la Mort
«Quand un enfant naît ici bas, je
vois ses parents ivres de bonheur se congratuler et annoncer l'événement à
grands cris de joie. Quant un des leurs s'en va, je vois les parents affligés
porter sur leurs visages et leurs vêtements tous les signes du chagrin et de la
douleur.
L'inconséquence humaine apparaît
ainsi à ceux qui réfléchissent. Notre race humaine désire la vie et fuit la
mort. Or, qu'est-ce que naître? C'est entrer dans un jardin d'où l'on ne pourra
sortir que par la porte de la mort, unique issue, commune aux justes et aux
injustes, aux croyants et aux incrédules.
Qu'est-ce que mourir ? C'est
renaître à la vie éternelle. L'homme qui meurt retourne au jardin paradisiaque
où règne Dieu, l'éternelle source de lumière. C'est alors que nous devrions
nous réjouir.»
Parabole des oiseaux
blancs et des oiseaux noirs
«Non seulement, Tierno Bokar
s'abstenait de juger autrui, mais encore il essayait de nous faire comprendre
qu'une bonne pensée est toujours préférable à une mauvaise, même lorsqu'il
s'agit de ceux que nous considérons comme nos ennemis. Il n'était pas toujours
facile de nous convaincre, comme le montre l'anecdote suivante où il fut amené
à nous parler des oiseaux blancs et des oiseaux noirs.
«Ce jour-là, Tierno avait
commenté ce verset : "Celui qui a fait le poids d'un atome de bien le
verra ; celui qui a fait le poids d'un atome de mal, le verra" (Coran XC,
7 et 8).»
Comme nous le questionnions sur
les bonnes actions, il nous dit :
- La bonne action la plus
profitable est celle qui consiste à prier pour ses ennemis.
- Comment ! m'étonnai-je.
Généralement, les gens ont tendance à maudire leurs ennemis plutôt qu'à les
bénir. Est-ce que cela ne nous ferait pas paraître un peu stupide que de prier
pour nos ennemis ?
- Peut-être, répondit Tierno,
mais seulement aux yeux de ceux qui n'ont pas compris. Les hommes ont, certes,
le droit de maudire leurs ennemis, mais ils se font beaucoup plus de tort à eux-mêmes
en les maudissant qu'en les bénissant.
- Je ne comprends pas, repris-je.
Si un homme maudit son ennemi et si sa malédiction porte, elle peut détruire
son ennemi. Cela ne devrait-il pas plutôt le mettre à l'aise ?
- En apparence, peut-être, répondit
Tierno, mais ce n'est alors qu'une satisfaction de l'âme égoïste, donc une
satisfaction d'un niveau inférieur, matériel.
Du point de vue occulte, c'est le
fait de bénir son ennemi qui est le plus profitable. Même si l'on passe pour un
imbécile aux yeux des ignorants, on montre par là, en réalité, sa maturité
spirituelle et le degré de sa sagesse.»
- Pourquoi ? lui demandai-je.
C'est alors que Tierno, pour m'aider à comprendre, parla des oiseaux blancs et
des oiseaux noirs.
- Les hommes, dit-il, sont les
uns par rapport aux autres, comparables à des murs situés face à face.
Chaque mur est percé d'une
multitude de petits trous où nichent des oiseaux blancs et des oiseaux noirs.
Les oiseaux noirs, ce sont les mauvaises pensées et les mauvaises paroles.
Les oiseaux blancs, ce sont les
bonnes pensées et les bonnes paroles. Les oiseaux blancs, en raison de leur
forme, ne peuvent entrer que dans des trous d'oiseaux blancs et il en va de
même pour les oiseaux noirs qui ne peuvent nicher que dans des trous d'oiseaux
noirs.
Youssouf et Ali
- Maintenant, imaginons deux
hommes qui se croient ennemis l'un de l'autre. Appelons-les Youssouf et Ali.
Un jour, Youssouf, persuadé que
Ali lui veut du mal, se sent empli de colère à son égard et lui envoie une très
mauvaise pensée.
Ce faisant, il lâche un oiseau
noir et, du même coup, libère un trou correspondant. Son oiseau noir s'envole
vers Ali et cherche, pour y nicher, un trou vide adapté à sa forme.
Si, de son côté, Ali n'a pas
envoyé d'oiseau noir vers Youssouf, c'est-à-dire s'il n'a émis aucune mauvaise
pensée, aucun de ses trous noirs ne sera vide.
Ne trouvant pas où se loger,
l'oiseau noir de Youssouf sera obligé de revenir vers son nid d'origine,
ramenant avec lui le mal dont il était chargé, mal qui finira par ronger et
détruire Youssouf lui-même.
Mais imaginons qu'Ali a, lui
aussi, émis une mauvaise pensée. Ce faisant, il a libéré un trou où l'oiseau
noir de Youssouf pourra entrer afin d'y déposer une partie de son mal et y
accomplir sa mission de destruction.
Pendant ce temps, l'oiseau noir
d'Ali volera vers Youssouf et viendra loger dans le trou libéré par l'oiseau
noir de ce dernier. Ainsi les deux oiseaux noirs auront atteint leur but et
travailleront à détruire l'homme auquel ils étaient destinés.
Mais une fois leur tâche
accomplie, ils reviendront chacun à son nid d'origine car, est-il dit:
Toute chose retourne
à sa source
«Le mal dont ils étaient chargés
n'étant pas épuisé, ce mal se retournera contre leurs auteurs et achèvera de
les détruire.
L'auteur d'une mauvaise pensée,
d'un mauvais souhait, d'une malédiction est donc atteint à la fois par l'oiseau
noir de son ennemi et par son propre oiseau noir lorsque celui-ci revient vers
lui.
La même chose se produit avec les
oiseaux blancs. Si nous n'émettons que de bonnes pensées envers notre ennemi
alors que celui-ci ne nous adresse que de mauvaises pensées, ses oiseaux noirs
ne trouveront pas de place où loger chez nous et retourneront à leur
expéditeur.
Quant aux oiseaux blancs porteurs
de bonnes pensées que nous lui aurons envoyés, s'ils ne trouvent aucune place
libre chez notre ennemi, ils nous reviendront chargés de toute l'énergie
bénéfique dont ils étaient porteurs.
Ainsi, si nous n'émettons que de
bonnes pensées, aucun mal, aucune malédiction ne pourront jamais nous atteindre
dans notre être.
C'est pourquoi il faut toujours
bénir et ses amis et ses ennemis. Non seulement la bénédiction va vers son
objectif pour y accomplir sa mission d'apaisement, mais encore elle revient
vers nous, un jour ou l'autre, avec tout le bien dont elle était chargée.»
C'est ce que les soufis appellent
l'égoïsme souhaitable. C'est l'Amour de Soi valable, lié au respect de soi-même
et de son prochain parce que tout homme, bon ou mauvais, est le dépositaire
d'une parcelle de la Lumière divine. C'est pourquoi les soufis, conformément à
l'enseignement du Prophète, ne veulent souiller ni leur bouche, ni leur être
par de mauvaises paroles ou de mauvaises pensées, même par des critiques
apparemment bénignes.»
Tiré de : Vie et
enseignement de Tierno Bokar, par Amadou Hampaté Bâ