«Fonction et signification de l’art négro-africain dans la vie du peuple et par le peuple».(Dakar, 1966)
Je crois que pour répondre à cette question particulière, le plus
simple est de poser d’abord une question plus générale et de tâcher d’y
répondre, et cette question serait celle-ci : « fonction et
signification de l’art dans le monde moderne ».
Autrement dit, avant de parler de l’art africain et de sa signification
pour l’Afrique moderne, le mieux m’apparaît de parler de l’art tout
court et de sa fonction dans le monde tout court.
Pourquoi, dans le monde comme il va, il est apparu essentiel aux
organisateurs de ce colloque, pourquoi il nous apparaît comme essentiel
à nous autres hommes de culture, de valoriser la fonction art ?
Car enfin, l’art n’est pas toute la culture, l’art n’est qu’un aspect
de la culture. Alors pourquoi privilégier cet aspect au détriment des
autres aspects de la culture ? Eh bien, je répondrai que c’est un signe
des temps et que si nous avons, d’un propos délibéré, choisi de
privilégier l’art, c’est que nous estimons que jamais comme aujourd’hui
le monde n’a eu autant besoin de l’art.
Qu’on le veuille ou non, il y a, à l’heure actuelle, une civilisation éminente et tentaculaire.
C’est la civilisation européo-américaine, la civilisation industrielle
qui couvre le monde de son réseau, et atteint désormais — car il est
clair que maintenant, nous sommes entrés dans l’ère du monde fini — les
points les plus reculés du globe.
Il est inutile de rappeler les mérites de cette civilisation
européenne. Ils sont nombreux et éclatants. Mais pour comprendre le
rôle de l’art, notre besoin d’art et de poésie, c’est plutôt son côté
négatif qu’il faut souligner.
L’homme de la civilisation européenne est un homme qui a mis au point
un système de pensée qui lui a permis de vaincre et de dominer la
nature.
Mais il est arrivé à notre conquérant une singulière mésaventure : il a
fini par être vaincu par sa propre puissance : il est devenu le
prisonnier des objectivations de son propre esprit, il est devenu le
prisonnier et la victime des concepts et des catégories qu’il avait
inventés pour appréhender le monde. Mieux, avec la pensée européenne
moderne (je dis bien moderne, car l’Europe n’a pas toujours été ce
qu’elle est, ce que nous voyons qu’elle est), avec la pensée européenne
moderne, classique, est né un processus nouveau, celui que certains
penseurs ont appelé un processus de réification, c’est-à-dire de
chosification du monde.
De quoi s’agit-il ? Il s’agit de la substitution à la totalité
dialectique qu’est le monde, de la substitution au monde concret et
hétérogène, donc riche et varié, d’une véritable algèbre d’abstractions
homogénéisées qui représentent un abrégé du monde, un abrégé commode
sans doute, mais enfin un appauvrissement et un succédané du monde.
Les conséquences, vous les connaissez, c’est l’apparition du monde
mécanisé, du monde de l’efficience sans doute, mais aussi du monde où
l’homme devient chose lui-même, du monde où le temps n’est plus le
temps, mais une manière d’espace, rempli de choses quantitativement
mesurables — ce qui permet de dire que « le temps c’est de l’argent ».
Bref, nous sommes en face d’une dévalorisation progressive du monde qui
débouche très naturellement sur l’apparition d’un univers inhumain sur
la trajectoire duquel se trouvent le mépris, la haine, la guerre,
l’exploitation de l’homme par l’homme.
Eh bien c’est cela, c’est cette invasion du monde et de l’homme par les
choses, c’est ce processus de réification du monde, installé par la
culture européenne dans la société qui explique que le besoin d’art et
de poésie soit aujourd’hui un besoin véritablement vital.
Comme l’homme a besoin d’oxygène pour survivre, il a besoin d’art et de
poésie. Il sait, qu’en effet, au contraire de la pensée conceptuelle,
au contraire de l’idéologie, l’art et la poésie rétablissent la
dialectique de l’homme et du monde.
Par l’art, le monde réifié redevient le monde humain, le monde des
réalités vivantes, le monde de la communication et de la participation.
D’une collection de choses la poésie et l’art refont le monde, un monde
plein, un monde total et harmonieux. Et, c’est pourquoi la poésie est
jeunesse, elle est cette force qui redonne au monde sa vitalité
première, qui redonne à chaque chose son aura de merveilleux en la
replaçant dans la totalité originelle.
Si bien que sauver la poésie, sauver l’art, c’est en définitive sauver
l’homme moderne en repersonnalisant l’homme et en revitalisant la
nature.
Si on avait besoin d’une preuve, je dirais qu’il n’est que de constater
que jamais, le besoin poétique ne se fait autant sentir, que jamais
l’homme ne s’accorde, ne s’accroche à la poésie de manière si
désespérée, comme à une dernière planche de salut, qu’au sortir de ces
époques pleines de bruit et de fureur qui s’appellent la guerre, que
cette guerre soit la guerre chaude ou que cette guerre soit la guerre
froide, précisément au sortir de ces époques où la non-communication et
la chosification se sont exacerbées à un degré proprement intolérable.
Et ici, je pense au surréalisme européen qui a suivi la fin de la
première guerre mondiale, et puisque je parle au nom des poètes
d’Afrique, et des poètes d’Afrique francophone, permettez-moi de donner
aussi l’exemple du mouvement poétique dit de la négritude.
Mes chers amis, je dois vous dire tout de suite qu’aucun mot ne
m’irrite davantage que le mot négritude — je n’aime pas du tout ce
mot-là, mais puisqu’on l’a employé et puisqu’on l’a tellement attaqué,
je crois vraiment que ce serait manquer de courage que d’avoir l’air
d’abandonner cette notion. Je n’aime pas du tout le mot négritude et je
dois vous dire que cela m’irrite toujours, lorsque, chaque fois, dans
toutes les conférences internationales où il y a anglophones et
francophones, on introduit toujours cette notion qui m’apparaît comme
une notion de division.
La négritude est ce qu’elle est, elle a ses qualités, elle a ses
défauts, mais au moment où on la vilipende, où on la dénature, je
voudrais quand même que l’on fasse réflexion sur ce qu’était la
situation des nègres, la situation du monde nègre au moment où cette
notion est née, au moment où elle est née comme spontanément, tellement
il me semble que cette notion répondait à un besoin. Bien sûr, à
l’heure actuelle, les jeunes peuvent faire autre chose, mais
croyez-moi, ils ne pourraient pas faire autre chose à l’heure actuelle
si, à un certain moment, entre 1930 et 1940, il n’y avait pas eu des
hommes qui avaient pris le risque de mettre sur pied ce mouvement dit
de la négritude.
Ce mouvement de la négritude tellement attaqué et tellement défiguré,
il ne faut pas oublier le rôle qu’il a joué dans l’éveil du monde
nègre, dans l’éveil de l’Afrique. Quand je lis une phrase comme celle
de Saint-John Perse, la phrase qu’il a prononcée lorsqu’il a reçu le
Prix Nobel, quand il écrit ceci :
« quand la mythologie s’effondre, c’est dans la poésie que trouve
refuge le divin. Peut-être même son relais et jusque dans l’ordre
social et l’immédiat humain, quand les porteuses de pain de l’antique
cortège cèdent le pas aux porteuses de flambeaux, c’est à l’imagination
poétique que s’allume encore la haute passion des peuples en quête de
clarté ».
Eh bien, si la négritude a un mérite, c’est que précisément dans les
temps de l’abomination et de la nuit, ces poètes de la négritude ont
été quand même, malgré leurs défauts, des porteurs de clarté.
Cette notion de la négritude, on s’est demandé si ce n’était pas un
racisme. Je crois que les textes sont là. Il suffit de les lire et
n’importe quel lecteur de bonne foi s’apercevra que si la négritude est
enracinement, enracinement dans le particulier, la négritude est
également dépassement et que la négritude est épanouissement dans
l’universel.
Pour en revenir à mon propos, je dirai, à propos de la négritude dans
la perspective de la réification, que le racisme et le colonialisme
avaient tendu à transformer le nègre en chose. L’homme noir n’était
plus appréhendé par l’homme blanc qu’à travers le prisme déformant des
stéréotypes, car c’est toujours de stéréotypes que vivent les préjugés.
Et c’est cela le racisme.
Le racisme c’est la non-communication. C’est la chosification de
l’autre, du nègre ou du juif ; c’est la substitution à l’autre, de la
caricature de l’autre, d’une caricature à laquelle on donne valeur
d’absolu. L’apparition de la littérature de la négritude et de la
poésie de la négritude n’ont produit un tel choc que parce qu’elles ont
dérangé l’image que l’homme blanc se faisait de l’homme noir, qu’elles
ont marqué l’entrée de l’homme noir, avec son passé, avec son présent,
avec ses qualités, avec ses défauts, donc avec sa charge d’homme ; son
entrée dans le monde des abstractions et des stéréotypes que l’homme
blanc s’était jusque là fabriqué à son sujet de manière unilatérale.
Et c’est bien cela, je crois, le service que la négritude a rendu au
monde. C’était par là, contribuer à l’édification d’un véritable
humanisme, d’un humanisme universel, car enfin, il n’y a pas
d’humanisme s’il n’est pas universel, et il n’y a pas d’humanisme sans
dialogue, et il ne peut y avoir de dialogue entre un homme et une
caricature.
Eh bien, en ressituant l’homme noir dans sa stature humaine, dans sa
dimension humaine, pour la première fois, la littérature de la
négritude a rétabli les possibilités de dialogue entre l’homme blanc et
l’homme noir et ce n’est pas un de ses moindres mérites.
Il est très vrai que la littérature de la négritude a été une
littérature de combat, une littérature de choc, et c’est là son honneur
; une machine de guerre contre le colonialisme et le racisme, et c’est
là sa justification. Mais ce n’est là qu’un aspect de la négritude, son
aspect négatif. Si nous avons tellement haï le colonialisme, si nous
l’avons tellement combattu, c’est sans doute parce que nous avions
conscience qu’il nous mutilait, qu’il nous humiliait, qu’il nous
séparait de nous-mêmes et que cette séparation nous était intolérable ;
mais c’est aussi parce que nous savions qu’elle nous séparait du monde,
qu’elle nous séparait de l’homme, de tous les hommes, y compris de
l’homme blanc, bref qu’il nous séparait de notre frère. Autrement dit,
le poète de la négritude ne hait tellement le racisme et le
colonialisme que parce qu’il a le sentiment que ce sont là des
barrières qui empêchent la communication de s’établir.
Bref, si j’avais à définir l’attitude du poète de la négritude, la
poésie de la négritude, je ne me laisserais pas désorienter par ses
cris, ses revendications, ses malédictions. Ses cris, ses
revendications, je ne les définirais que comme une postulation, irritée
sans doute, une postulation impatiente, mais en tout cas, une
postulation de la fraternité.
Et j’en arrive à l’objet même de ce colloque, le sens et la signification de l’art dans l’Afrique d’aujourd’hui.
On peut l’affirmer sans crainte, jamais l’Afrique n’a eu autant besoin
de l’art. Jamais elle n’a eu autant besoin de son art, de son propre
art.
Cela est vrai bien sûr pour les raisons générales que j’évoquais tout à
l’heure et qui sont valables pour le monde entier. Mais il s’ajoute à
cela des raisons qui sont particulières à l’Afrique.
Quel est le grand phénomène des temps modernes ? C’est que l’Afrique
est entrée définitivement et tout entière dans l’aura et la mouvance de
la civilisation européenne. Il suffit de dire cela pour que l’on
comprenne à quel point l’Afrique est menacée. Menacée à cause de
l’impact de la civilisation industrielle. Menacée par le dynamisme
interne de l’Europe et de l’Amérique. Menacée comme elle ne le fut
jamais, et cela dans son être-même et dans son intégrité.
On me dira : pourquoi parler de menace, puisqu’il n’y a pas de présence
européenne en Afrique, puisque le colonialisme a disparu et que
l’Afrique est indépendante ?
Malheureusement, l’Afrique ne s’en tirera pas à si bon compte. Bien
sûr, la colonisation, le colonialisme offraient le cadre rêvé pour que
cet impact puisse agir dans les conditions d’efficacité optima.
Mais ce n’est pas parce que le colonialisme a disparu que le danger de
désintégration de la culture africaine a disparu. Le danger est là et
tout y concourt, avec ou sans les Européens : le développement
économique, la modernisation, le développement politique, la
scolarisation plus poussée, l’enseignement, l’urbanisation, l’insertion
du monde africain dans le réseau des relations mondiales, et j’en passe.
Bref, au moment où l’Afrique naît véritablement au monde, elle risque
comme jamais de mourir à elle-même, cela ne signifie pas qu’il ne faut
pas naître au monde. Cela signifie qu’il faut s’ouvrir au monde, avec
les yeux grands ouverts sur le péril et qu’en tout cas, le bouclier de
l’indépendance politique, d’une indépendance qui ne serait que
politique, d’une indépendance politique qui ne serait pas assortie et
complétée par une indépendance culturelle, serait en définitive le plus
illusoire des boucliers et la plus fallacieuse des garanties.
L’histoire est toujours dangereuse. Le monde de l’histoire, c’est le
monde du risque, mais c’est à nous qu’il appartient à chaque moment
d’établir et de réajuster la hiérarchie des périls. Je dis qu’à l’heure
actuelle, le péril pour l’Afrique, ce n’est pas le refus du monde
extérieur, ce n’est pas le refus d’ouverture, ce n’est pas le
chauvinisme, ce n’est pas le racisme noir, ce n’est pas le refus
d’ouverture, ce serait bien au contraire l’oubli d’elle-même, c’est
l’acculturation et la dépersonnalisation.
Pour en revenir à mon propos du début, je dirai que le danger pour
l’Afrique, c’est d’entrer à son tour dans le monde de la réification.
Et cette fois, la réification ne jouera pas dans les relations avec
l’autre. Dans le cas de l’Afrique, et c’est le comble du drame, la
réification jouera dans les relations entre l’Afrique et elle-même. Si
l’on n’y prend garde, l’Afrique risque de ne plus se voir que par les
yeux des autres et de jeter sur elle-même un regard pétrifiant.
Je ne voudrais pas que l’on croie à une vue arbitraire. Je n’en veux
pour preuve que la discussion qui s’est instaurée hier à la Commission
des arts entre les éminents spécialistes venus d’Europe et d’Amérique :
M. Goldwater, M. Laude, Michel Leiris.
Au cours de ces discussions, M. Goldwater, parlant de l’influence de
l’art africain sur l’art occidental, nous a dit qu’en réalité, le mot
d’influence était impropre, qu’il n’y a pas eu d’influence à proprement
parler, de l’art nègre sur les artistes européens, et qu’il serait plus
juste de dire qu’à un moment donné de l’histoire de l’art occidental,
l’art africain, rencontré par hasard, a servi de catalyseur à l’art
occidental.
Et cela est vrai. M. Laude a précisé, et il a montré en particulier que
Picasso ne s’est servi de l’art nègre que pour résoudre ses problèmes à
lui, Picasso, et que si Picasso a contesté l’art occidental, c’est à
l’intérieur et non en dehors de l’art occidental. La question que je
pose est celle-ci : est-ce que cela est vrai pour la majorité des
artistes africains contemporains ?
Quand, éduqués par l’Europe et formés dans les écoles européennes, ils
contestent, et c’est leur droit, quand ils contestent l’art africain
traditionnel, le contestent-ils à l’intérieur de l’africanité ou en
dehors de l’africanité ? La réponse est malheureusement négative et M.
Fagg a raison de dire que si l’art africain traditionnel a fini, a
cessé d’être à l’heure actuelle le catalyseur de l’art occidental, il
n’a pas encore commencé à être le catalyseur de l’art africain
contemporain.
Voilà, n’est-il pas vrai, une remarque qui va loin et qui est
significative des dangers que court à l’heure actuelle, l’homme
d’Afrique, la culture de l’Afrique, l’art africain. M. Bastide l’a dit
: ne viendra-t-il pas un moment où il n’y aura plus d’art africain et
où il n’y aura plus qu’un art semblable à tous les autres arts du
monde, avec cette seule différence — mais absolument secondaire,
insignifiante, négligeable —, avec cette seule différence qu’il aura
été fait par des Africains et non par des Européens ou par des
Américains.
Nul d’entre nous, bien sûr, ici, n’est dans les secrets de l’histoire,
et nul ne peut donner de réponse à l’interrogation angoissée de M.
Bastide.
Tout ce que nous pouvons dire, nous, hommes d’Afrique, nous, hommes de
ce colloque, nous, hommes de culture, est que nous ne considérons pas
comme souhaitable et comme un idéal à rechercher, la substitution à
l’art africain d’un art, les uns, diront, laudativement, universel, les
autres diront, péjorativement, cosmopolite, en tout cas non spécifique,
fait par les Africains.
Ici, j’entends l’objection d’André Malraux, qui nous dira et nous a dit
: mille regrets, les souhaits et les vœux ne comptent pas en histoire.
Il y a une évolution, une évolution qui est nécessaire. Je cite. « On
nous a dit : essayons de retrouver l’âme africaine qui conçut les
masques ; à travers elle, nous atteindrons le peuple africain. Je n’en
crois rien. » C’est André Malraux qui parle. « Ce qui a fait jadis les
masques, comme ce qui a fait jadis les cathédrales, est à jamais perdu.
»
Mais on peut répondre à André Malraux ceci : que le problème est mal
posé et qu’il ne s’agit pas de refaire les masques, pas plus que pour
l’Europe, il ne peut s’agir d’essayer de refaire les cathédrales.
Mais alors, me dira-t-on, que faut-il faire pour assurer à l’art
africain — et non pas à l’art des Africains — une survie et une
vitalité nouvelle dans le monde moderne pour lequel il n’a pas été fait
et dont tous les éléments conspirent à sa disparition ?
C’est là pour nous une question fondamentale, une question essentielle.
Cette survie et cette vitalité nouvelles sont-elles possibles ou
sont-elles encore seulement envisageables ?
A cet égard, je suis, tout comme M. Bastide, beaucoup moins pessimiste
qu’André Malraux. Plus exactement, je ne dirai pas que je suis
optimiste, mais je dirai que la partie n’est pas jouée et qu’il dépend
de nous, de nous tous, qu’elle soit gagnée.
Je crois que, lorsqu’on parle de chances de survie de l’art africain, l’erreur est de poser le problème en termes d’art.
Ce n’est pas en termes d’art, c’est en termes humains qu’il faut poser
le problème de l’art africain et c’est la considération même des
caractères spécifiques de l’art africain qui nous mène à adopter cette
optique.
En effet, dans l’art africain, ce qui compte, ce n’est pas l’art, c’est d’abord l’artiste, donc l’homme.
En Afrique, l’art n’a jamais été savoir-faire technique, car il n’a
jamais été copie du réel, copie de l’objet ou copie de ce qu’il est
convenu d’appeler le réel. Cela est vrai pour l’art européen moderne,
mais cela a toujours été vrai pour l’art africain. Dans le cas
africain, il s’agit pour l’humain de recomposer la nature selon un
rythme profondément senti et vécu, pour lui imposer une valeur et une
signification, pour animer l’objet, le vivifier et en faire symbole et
métalangage.
Autrement dit, l’art africain est d’abord dans le cœur et dans la tête
et dans le ventre, et dans le pouls de l’artiste africain. L’art
africain n’est pas manière de faire, c’est d’abord une manière d’être,
une manière de plus-être, comme dirait le teilhardien Léopold Sédar
Senghor.
Si cela est vrai, on comprend le double échec auquel nous assistons
souvent : l’échec des artistes africains qui s’évertuent à copier des
œuvres européennes ou à appliquer des canons européens. Mais aussi,
l’échec esthétique des artistes africains qui se mettent à copier du
nègre en répétant mécaniquement des motifs ancestraux. Comme ces nègres
boches dont nous a parlé hier M. Bastide et qui, pendant un certain
temps, pendant une certaine période de l’histoire, ont recopié,
reproduit mécaniquement les modèles légués par leurs ancêtres Achantis.
Il est clair que ces tentatives ne peuvent qu’échouer, car elles sont précisément à contresens de l’art africain.
L’art africain n’est pas copie. Il n’est jamais copie, fût-ce de soi-
même, il n’est jamais reproduction, répétition, reduplication, mais au
contraire inspiration, c’est-à-dire agression de l’objet,
investissement de l’objet par l’homme, qui a assez de force intérieure
pour le transformer en une forme de totale communication — et non pas
cette forme de communication appauvrie que constitue le langage.
L’art africain, comme tout grand art me dira-t-on, mais en tout cas
plus que tout autre, et depuis plus longtemps si ce n’est depuis
toujours, est d’abord dans l’homme, dans l’émotion de l’homme,
transmise aux choses par l’homme et par sa saccade.
C’est la raison pour laquelle ou ne peut séparer le problème du sort de
l’art africain du problème du sort de l’homme africain, c’est-à-dire en
définitive du sort de l’Afrique elle-même.
L’art africain de demain vaudra en définitive ce que vaudra l’Afrique
de demain et l’Africain de demain. Si l’homme africain s’appauvrit,
s’il s’étiole, s’il se coupe de ses racines, s’il se prive de ses sucs
nourriciers, s’il se coupe de ses réserves millénaires, s’il se déleste
de son passé, s’il devient le voyageur sans bagage, s’il se déleste de
son passé pour entrer plus allègrement dans l’ère de la civilisation de
masse, s’il se débarrasse de ses légendes, de sa sagesse, de sa culture
propre, ou bien tout simplement, s’il considère qu’il n’a plus aucun
message à délivrer au monde, s’il a perdu son assurance historique ou
s’il ne la retrouve pas, rien n’y fera malgré les festivals, malgré les
encouragements officiels, malgré l’Unesco, malgré tous les prix, c’est
très simple, l’art africain s’étiolera, s’appauvrira et disparaîtra.
Si, au contraire, l’homme africain conserve et préserve sa vitalité,
son assurance, sa générosité, son humour, son rire, sa danse, s’il se
campe fièrement sur sa terre non pas pour s’isoler ou pour bouder, mais
au contraire pour accueillir le monde, alors l’art africain continuera.
Bien sûr, il aura évolué et tant mieux. Il se sera transformé, mais
c’est tant mieux, il se sera transformé comme se transforme d’époque en
époque le contenu des rêves et de l’imagination de l’humanité.
Mais cette évolution même et cette mutation seront le signe que l’art
africain sera vivant et bien vivant. Aussi bien est-ce en nos mains, en
nos mains à tous et non pas seulement entre les mains des hommes de
culture, car la séparation est absolument artificielle, c’est entre nos
mains à tous que se trouve l’avenir de l’art africain.
C’est pourquoi aux hommes d’États africains qui nous disent : messieurs
les artistes africains, travaillez à sauver l’art africain, nous
répondons : hommes d’Afrique et vous d’abord, politiques africains,
parce que c’est vous qui êtes les plus responsables, faites-nous de la
bonne politique africaine, faites-nous une bonne Afrique, faites-nous
une Afrique où il y a encore des raisons d’espérer, des moyens de
s’accomplir, des raisons d’être fiers, refaites à l’Afrique une dignité
et une santé, et l’art africain sera sauvé.